Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

« Rescapé de Sam Pivnik | Page d'accueil | Madame Hemingway de Paula McLain »

12/01/2013

Travaux forcés de Mark SaFranko

13E Note Éditions - 316 pagesculture,citation,biographie,roman,littérature,livre,travail,écriture,rentrée littéraire

Présentation de l'éditeur : Ce quatrième opus des aventures de Max Zajack (l’alter ego de Mark SaFranko) n’est toujours pas publié aux États-Unis. Quand le travail devient un mot d’ordre, Zajack retrousse ses manches et cravache pour se payer le luxe d’écrire dans une société où il ne se sent pas à sa place. Travaux forcés se situe chronologiquement entre Dieu bénisse l’Amérique et Putain d’Olivia. Le héros, en quête de reconnaissance et d’intégration sociales passant par des travaux gratifiants et des conquêtes féminines, s’y essaie à une multitude de jobs sans lendemain. S'abêtissant à balayer des débris de verre dans une brasserie, Max rêve d’être le prochain Dostoïevski. Même s’il plane considérablement, cet homme bourré de contradictions est ambitieux et plein de talent – mais certes pas pour la livraison d’annuaires ou le rapprochement de listings numériques. Afin d’échapper à la conscription qui l’enverrait au Viêtnam, SaFranko s’inscrit à l'université qu'il quitte illico pour vendre des billets de cirque par téléphone. Mal dans sa peau, écorché vif, incapable de rencontrer l’âme sœur, ses activités vont de la lecture assidue à la masturbation frénétique. Révolté contre les valeurs du Système américain qu'il subit au quotidien, ses commentaires acerbes sont toujours pleins d’un humour ravageur. Formaté en chapitres courts, enlevés et finement écrits, le nouveau roman de Mark Safranko déroule des expériences de vie souvent dégradantes.

Ma note :

culture,citation,littérature,livre,roman,etats-unisculture,citation,littérature,livre,roman,etats-unisculture,citation,littérature,livre,roman,etats-unis

Broché : 20 euros

Un grand merci à 13E Note Éditions pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

Quand un communiqué de presse parle d'un auteur réunissant "les qualités littéraires d'un Richard Ford, d'un Raymond Carver et d'un James Frey", difficile de résister. Après lecture, je dirais plutôt de SaFranko que sa littérature a quelque chose des auteurs de la Beat Generation (Fante, Kerouac...) et des grandes plumes telles Harrison, Bukowski, Faulkner ou Burroughs. Des figures incontournables de la littérature américaine, excusez de peu... mais, du point de vue totalement subjectif de mes préférences personnelles, pas de celles que je préfère. Si la qualité du verbe est incontestable et certaines conceptions de la vie si ce n'est admirables tout du moins auxquelles je m'identifie, les récits de cette mouvance littéraire finissent toujours pas m'ennuyer. Je suis d'abord subjuguée, puis l'histoire s'essouffle et le trait de caractère contemplatif intrinsèque du genre rend quelque peu laborieuse l'atteinte du point final.

Mais les nombreux inconditionnels des écrivains précédemment cités ne manqueront pas de goûter cette plongée dans le nouvel opus des errances de Max Zajack. Dans ce livre, SaFranko puise à nouveau dans les abîmes de sa propre condition afin de mettre en scène pour la quatrième fois son héros alter ego et partager ses conceptions de l'existence en parfaite opposition avec le monde qui l'entoure. Entre manifeste anti-conformiste et auto-biographie sur le ton de l'auto-dérision, SaFranko fait revivre un pan de l'Amérique dans sa toute puissance et son absurdité, décrit son quotidien de galérien sous-qualifié, décrie l'obligation de travailler et partage ses aspirations littéraires contrariées par un quotidien trop souvent ennemi de celui qui le vit.

Entre mésaventures du forçat tantôt col bleu tantôt col blanc et parcours initiatique de l'écrivain dont Dan Fante dit qu'il "préfère écrire que respirer", Travaux forcés offre une critique du monde du travail sans concession, aussi jubilatoire que désespérante tant les appelés à sortir du "système" sont nombreux mais les élus fatalement rares. Une diatribe d'une telle justesse que j'ai eu l'impression qu'il avait écrit ce que j'avais dans la tête. Dommage à mes yeux que l'ensemble se perde un peu en longueurs avec des conceptions passablement... rétro... des relations aux femmes ; mais il faut bien entendu recontextualiser et le coeur de l'ouvrage n'en reste pas moins puissant.

Un texte dans la parfaite continuité underground de la ligne éditoriale de 13E Note Éditions dont j'avais particulièrement apprécié La nuit ne dure pas d'Olivier Martinelli et Regarde les hommes mourir de Barry Graham.

Ils en parlent aussi : Arnaud, Claude.

Vous aimerez sûrement :

Ciseaux de Stéphane Michaka

Demande à la poussière de John Fante

Sur la route de Jack Kerouac

Souvenirs d'un pas grand-chose de Charles Bukowski

Courir avec des ciseaux d'Augusten Burroughs

Sanctuaire et Le bruit et la fureur de William Faulkner

Les jeux de la nuit et De Marquette à Veracruz de Jim Harrison

Extraits :

La seule pensée de m'asseoir en face d'un type derrière un bureau pour lui dire que je cherchais un boulot, que j'étais qualifié, c'était trop pour moi. Franchement, la vie me faisait horreur, tout ce qu'un homme devait faire pour avoir de la bouffe, un pieu et des fringues.

Charles Bukowski, Factotum

...

Comment diable un mec peut-il apprécier d'être réveillé à six heures trente par un réveil, de bondir de son lit, s'habiller, ingurgiter un petit-déjeuner, chier, pisser, se brosser les dents et les cheveux, se bagarrer en bagnole pour arriver dans un endroit où il fait essentiellement du fric pour quelqu'un d'autre et où on lui demande de dire merci pour la chance qu'il a ?

Ibid

...

Cette civilisation est le paradis de la médiocrité.

Édouard Limonov, Le poète russe préfère les grands nègres

...

Les premières semaines, je n'avais pas à me plaindre. Six dollars de l'heure : jamais je n'avais gagné autant. Et ça ne me gênait pas de passer la nuit planté à côté du convoyeur, avec mon balai et mes lunettes de protection. J'avais tout le loisir de rêvasser, une activité pour laquelle j'étais particulièrement doué. La plupart du temps, je pensais aux bouquins, à la musique et à toutes les filles que j'allais me taper.

J'étais con.

...

C'était encore pire quand on produisait des canettes à la place, ce qui arrivait deux fois par semaine. J'entendais un tir de mitraillette qui continuait à résonner dans ma tête des heures après le boulot. Il y avait de quoi rendre maboul n'importe qui. Je ne sais pas comment ils tenaient, les autres, ceux qui étaient là depuis des années. Moi, j'avais l'impression que je ne m'y habituerais jamais. C'était ahurissant. Comment un être humain pouvait-il accepter de travailler dans de telles conditions ?

Et pourtant je l'acceptais.

Alors, je continuais à boire pour me détendre.

...

J'étais coincé. Même quand on vit l'enfer, ce n'est pas évident de renoncer à un boulot.

...

J'étais dérouté. Un homme est censé faire quelque chose de sa vie, du moins c'est ce qu'on m'avait toujours appris. Et "faire quelque chose" signifie en général gagner de l'argent. Pourquoi est-ce qu'on ne me laissait pas glander peinard dans mon coin ? Manifestement, ce n'était pas possible.

(...) Dès que j'avais une heure devant moi, je filais à la bibliothèque de Princeton University, juste à côté du boulot. J'avais soif de quelque chose - la voie, la vérité, la réponse - que je ne trouvais pas dans mon quotidien. Alors, pour compenser, je cherchais à m'évader très loin de mon existence monotone.

(...) J'étais conscient que je me racontais des histoires, mais j'avais besoin de voir de grandes choses dans l'avenir de Max Jazack. L'idée de rester un clampin anonyme me terrifiait.

De temps en temps, je reprenais mes esprits, comme un homme qui s'éveille d'un rêve. Qu'est-ce que j'espérais ?

(...) Pour lutter contre le désespoir et la folie, je me cherchais un gourou et je lisais tous les auteurs qui pouvaient faire l'affaire, du philosophe Ralph Waldo Emerson au père de la "pensée positive', Norman Vince Peale. "Jour après jour, dans tous les domaines, je ne cesse de progresser", me répétais-je. Je voulais y croire, mais ça ne marchait pas vraiment...

...

Alors, même pour quatre misérables dollars de l'heure, il fallait se battre ? J'aurais dû m'en douter.

...

- Où souhaiteriez-vous être dans cinq ans ?

J'ai senti monter une sueur froide. Je me suis dandiné sur ma chaise.

- Euh, c'est difficile à dire... Mais où que je sois, je peux affirmer que je ferai du bon travail, du très bon travail. Je n'ai pas peur de m'investir à fond.

Putain, ce qu'il ne fallait pas inventer ! Mais c'était tout ce qui m'était venu à l'esprit dans l'urgence. Jamais je n'avais bluffé comme ça. J'avais honte de moi et je haïssais Pepper de m'obliger à mentir comme un arracheur de dents. Mais c'est comme ça qu'ils te coincent. Tu as besoin d'eux et ils le savent. Et presque tout le monde tombe dans le piège, même les meilleurs.

...

Comme toujours quand on me proposait du travail, j'avais l'impression d'être un lemming suicidaire sur le point de se balancer à l'eau.

...

Comment pouvais-je espérer faire mon travail si je n'étais même pas capable de lire un texte qui en parlait ?

C'était mon premier emploi de bureau, mais je n'ai pas tardé à voir ce qui se cachait derrière la façade : les métiers où l'on ne se salit pas les mains ne valent pas mieux que les autres. Parfois c'est même pire, parce que c'est plus difficile de donner le change. N'importe qui peut creuser une tranchée, mais combien sont aptes à jongler avec des millions de dollars ?

De toute manière, n'importe quel travail devient une corvée quand on n'aime pas ce qu'on fait. Et y a-t-il beaucoup de gens qui sont satisfaits de ce qu'ils font ? Ca arrive une ou deux fois dans une vie, si on a de la chance.

(...) J'aurais dû me lever et partir. Je n'ai pas bougé. Quand je souffre, j'ai tendance à subir. Cette attitude vient sans doute de mon éducation.

...

Je regardais les gens avec envie autour de moi, en particulier les clochards et les ivrognes de l'East State Street qui pouvaient profiter librement de ce soleil radieux. Et si j'envoyais tout balader ?

...

Dans "Pourquoi ne pas essayer d'écrire", il y avait ce passage :

"Jour après jour, nous assassinons nos élans les plus justes. Et après, nous sommes bouleversés à la lecture des phrases écrites par un maître, car nous les reconnaissons comme nôtres, ces petites graines que nous avons tuées dans l'oeuf, parce que nous n'avions pas foi en nos capacités, en nos critères de vérité et de beauté. S'il se tait, s'il est absolument honnête avec lui-même, chaque homme est capable d'écrire des vérités profondes..."

...

Non, rien ne changerait jamais - si je ne me bougeais pas.

Mais au lieu d'agir, je lisais. Constamment.

...

On est censé être triste quand quelqu'un disparaît, mais on se rend vite compte que c'est une perte de temps. On sais qu'un jour ce sera notre tour d'être allongé dans un cercueil, mais en attendant la vie continue. Et pour ceux qui restent, c'est elle la plus forte, même si au bout du compte c'est toujours la mort qui gagne. C'est étrange. C'est inconcevable. Cela signifie que nous tous sommes prisonniers d'un mystère, chaque jour de notre existence, et que rien n'a de sens. Inutile d'essayer de se libérer ou de résoudre l'énigme. Nous sommes des mouches prises entre la moustiquaire et la vitre. Nulle part où aller.

...

C'était pour ça que j'avais voulu secouer le joug du travail manuel, pour ne plus avoir à m'échiner comme une bête de somme, comme mon père et ma mère qui s'étaient esquintés toute leur vie dans les usines, les cuisines et les chiottes des riches. Mais il faut regarder les choses en face : on est toujours perdant, qu'on porte un bleu ou une cravate. La seule différence, c'est que dans un cas on rentre chez soi avec un lumbago et dans l'autre avec la migraine...

...

Je n'en pouvais plus de rester sur mon cul à perdre mon temps. J'étais fébrile. Je me sentais inutile et coupable. Il n'y avait pas de raison, mais c'était plus fort que moi. C'est la société, le monde qui nous culpabilise. On est censé faire quelque chose, et de préférence quelque chose de "constructif", sinon on est un paria, un rien du tout. Ca ne me gênait pas outre mesure d'être un paria, en revanche, un rien du tout...

23:18 Écrit par charlotte sapin dans Bio/autobiographie, Citation, Culture, Littérature américaine, Livre, Roman | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | | Pin it!

Les commentaires sont fermés.