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27/12/2012

Vous ne connaîtrez ni le jour ni l'heure de Pierre Béguin

A paraître le 3 janvier 2013.culture,littérature,livre,roman,biographie,suisse,citation,mort,euthanasie

Éditions Philippe Rey - 188 pages

Présentation de l'éditeur : « Maintenant que j’accompagne leur dernière nuit, je me sens travaillé de remords pour mes reproches, mes irritations, mes duretés. Si j’avais su, je me serais efforcé d’adoucir simplement leur fin de vie, je me serais appliqué à en faire ce qu’aurait dû en faire l’imagination d’une affection bien sentie. Si j’avais su… Mais justement, je savais ! Là se concentre la cruauté infligée à celui qui, contre nature, connaît le jour et l’heure. » La veille de l’euthanasie programmée par sa mère et son père, un homme s’installe dans sa chambre d’enfant. Durant la nuit, il écrit pour tenter de comprendre les raisons de ce geste : délivrance pour ceux qui vont partir, mais violence inouïe pour ceux qui demeurent. Que dire à ses parents, comment leur exprimer une affection alors que le temps est compté, que la douloureuse histoire familiale refait surface? Faut-il revenir sur les rapports difficiles des uns et des autres, sur le manque de communication ? Dans ce roman sincère et juste, Pierre Béguin raconte une situation limite. Le fil des événements va profondément changer le regard qu’il a porté jusque-là sur sa famille, et sur un passé qui n’a pas dit son dernier mot…

Ma note :

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Broché : 17 euros

Ebook : 11,99 euros

Un grand merci aux Éditions Philippe Rey pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

S'il existe à n'en pas douter des premiers pas plus réjouissants dans la rentrée littéraire d'hiver 2013 qui se profile avec pas moins de 525 nouveautés, le sixième livre de l'auteur suisse Pierre Béguin est pourtant sans conteste à inscrire au nombre de ceux à ne surtout pas manquer ; d'autant plus dans un contexte où la réflexion sur l'euthanasie est plus que jamais d'actualité puisqu'inscrite au programme de François Hollande (engagement n°21).

L'euthanasie. Un sujet hautement polémique sur lequel tout le monde a une opinion ; souvent tranchée.

Mais combien de ceux pensant détenir la réponse vraie sur le sujet ont souffert au point de vouloir mourir ? Combien de personnes souffrantes ayant voulu mourir sont heureuses de vivre une fois soulagées ? Combien de personnes se sont retrouvées en position de devoir administrer la mort ? Comment déterminer un désir éclairé de mettre un terme à sa vie ? Peut-on laisser un être agoniser ? Offrir la délivrance à un mourant est-il vraiment un cadeau dont les intentions sont aussi pures qu'elles veulent le paraître ? ... Autant de questions, autant de réponses.

Je serais bien en peine de donner mon opinion étant en conflit permanent sur le sujet avec moi-même. Pierre Béguin ne fait que renforcer mon indécision. Il met magnifiquement en scène cette situation limite avec tout ce qu'elle implique de dualité. Son autofiction fait profondément réfléchir et met en lumière cet insoluble dilemme sur lequel on ambitionne pourtant de légiférer. L'écrivain partage son vécu avec une justesse bouleversante telle que je n'en finis pas d'en sélectionner des extraits. Une authenticité qui légitime la seule vérité : il n'y en a pas. D'où l'impossibilité de déterminer ce qui est juste, ce qui ne l'est pas et, de fait, l'interdiction de juger.

Si cette réflexion criante de bon sens sans dessus dessous n'apporte pas de réponse - puisqu'il n'y en a pas -, elle enrichit en tout cas intensément le débat et remet en question, aussi inéluctablement qu'indispensablement, toutes les certitudes.

Un livre poignant, sensible, humain, intelligent qui apportera des questions aux réponses des plus fervents défenseurs comme des plus virulents opposants à l'euthanasie qui ont, tous autant qu'ils sont, aussi également tort que raison.

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Maintenant qu'il fait tout le temps nuit sur toi de Mathias Malzieu

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Journal d'un corps de Daniel Pennac

Extraits :

L'homme n'est pas maître de son souffle pour pouvoir le retenir, et il n'a aucune puissance sur le jour de sa mort, il n'y a point de délivrance dans ce combat.

Ecclésiaste 8.8

...

Depuis trois semaines, je connais le jour et l'heure.

Depuis trois semaines, je m'efforce de vivre le plus normalement possible malgré cette sensation de déphasage qui donne aux paroles et aux gestes une étrange vibration d'irréalité. J'imagine les mots ultimes, les regards définitifs, sans parvenir à les inscrire dans une souffrance concrète, désespéré par ma propre impuissance à me sentir d'avance affligé.

Depuis trois semaines, je sais ce qu'aucun être humain ne devrait savoir. (...)

Leur décision fut prise par étapes douloureuses, mais la funeste échéance me fut annoncée avec le détachement qui convient à un banal rendez-vous donné au détour d'une conversation. Elle rompait pourtant si radicalement avec l'image que je m'étais faite d'eux qu'elle m'a paru de prime abord plus inconvenante que tragique. A mes yeux, ils auraient dû endurer passivement, à mi-chemin entre la misère qui détruit et le luxe qui aliène, la destinée obscure et rigoureuse qu'ils se sont faite, s'éteindre silencieusement comme deux lampes qui manquent d'air, au bout d'une vie de courage et de patience, et s'en aller sans déranger personne, ensevelis dans un linceul d'humilité, avec l'héroïsme muet des petites gens. Je les croyais résignés à subir l'impitoyable loi du vae victis que l'existence réserve à tous ceux qui en ont fait le tour. Cette révolte ultime contre le sort est sûrement la seule qu'ils se sont permise au terme d'une trajectoire toute d'acceptation, de conformisme et de frustrations consenties.

...

Jamais auparavant il n'avait sollicité mon opinion pour une quelconque décision, surtout celle qui engageait la famille. Et voilà que, pour la première fois, dans sa dernière auberge, il me demande la permission de mourir ! La seule résolution dans laquelle il ne pouvait décemment m'inclure !

...

Par cette curieuse indifférence que nous pouvons avoir pour nos parents et qui nous pousse à les faire passer apèrs tout le monde tant qu'ils sont vivants, je n'avais pas pris au sérieux leur projet, ni même entendu ce que leurs yeux disaient depuis des mois. Au bout de leurs forces, le visage chaviré de fatigue, le regard épuisé, ils semblaient soudain implorer mon aide.

Pouvais-je m'ériger en juge de leur état ? Au nom de quelle valeur aurais-je pu contester cette conception radicale qu'ils s'étaient forgée de leur dignité ? Comment savoir si cette décision sans appel soulignait la défaillance de leur nature ou la vigueur de leur âme ? De quel droit me serais-je opposé à leur liberté essentielle ?

...

Vous ne savez ni le jour ni l'heure.* Sagesse impérieuse qui trace les limites de la condition humaine, le début du domaine des dieux. Quel prix à payer pour sa transgression ?

Très vite, j'ai compris que ce choix me destinait à en endosse la culpabilité. Soit j'accepte l'idée et je les accompagne au bout de leur décision au risque de me rendre complice de son issue, soit je la refuse énergiquement et je conserve les mains blanches au risque de me sentir coupable d'une trahison sans retour. Que j'adopte ou réfute le principe de leur ultime revendication de liberté, je suis condamné à l'indignité filiale. Je n'aime pas mes parents. Pas assez. Pas comme je le devrais. Qu'aurais dû être ma réaction si je les aimais vraiment ? Prier ? Hurler ? Me révolter ?

...

Maintenant que l'échéance est imminente, qu'il ne leur reste plus qu'une quinzaine d'heures à vivre, maintenant que, seul dans mon ancienne chambre d'enfant, j'accompagne leur dernière nuit, je me sens travaillé de remords pour mes reproches, mes irritations, mes duretés, pour toutes ces cruelles et stupides manifestations de colère par lesquelles, pour me justifier, je croyais les relever de leur atonie, leur redonner de la volonté, rectifier les absurdités que leur désarroi leur faisait dire ou les maladresses futiles que leurs mains tremblotantes et contractées leur faisaient commetre.

Ah, quel imbécile j'ai été ! Contrairement à tous ceux qui s'adressent les mêmes reproches en pareille circonstance, moi, je n'ai pas l'excuse de l'ignorance. Je sais.

...

Que sait-on de ses parents ? Que sais-je des miens ? Pour moi, ils n'ont pas d'histoire. Ils ont toujours été présents à mes côtés quand je le désirais, comme une sorte d'évidence qui s'impose sans que j'ai à la questionner, ni même à m'en préoccuper. Au point que, quelques heures avant leur mort, je ne parviens toujours pas à me représenter leur disparition ni à en intérioriser la douleur. On ne s'est jamais parlé. On n'essayait pas de se connaître, de mieux se comprendre. Le respect et l'obéissance que je leur devais naturellement étaient les seules conditions nécessaires à notre relation. Pour le reste, il fallait apprendre le silence, taire ses sentiments, ses espoirs, ses projets. De temps en temps, de plus en plus souvent, comme une bulle qui vient crever à la surface d'une eau trop calme, un accès de violence : la colère du père, l'irritation de la mère, un mouvement de révolte du fils...

...

Inévitablement, elle active les rumeurs les plus malveillantes. La pire m'est revenue aux oreilles la semaine dernière : ainsi me réjouirais-je de leur décision, l'aurais-je même encouragée, pourquoi pas forcée, avide de toucher au plus vite l'héritage. Certes, on ne peut imaginer chez les autres que les sentiments que l'on est capable d'éprouver. En ce sens, la rumeur ne dresse que le portrait de celui qui la colporte.

...

Pourquoi usons-nous si mal du maigre temps qui nous est accordé ? Pourquoi la conscience même de notre échéance ne nous rend-elle pas meilleurs ?

...

Écrasée par ses douleurs de dos, rongée de l'intérieur par la bactérie, humiliée par cette bosse apparue récemment vers l'omoplate droite, honteuse aussi de souiller parfois d'urine sa lingerie, elle s'active pourtant de toutes ses forces pour conjurer l'angoisse, se raccrochant au monde, à son entourager, refusant jusqu'au bout de se voir laide, maigre, voûtée et incontinente. Elle a la solitude fière, le désespoir digne de celle qui ne veut pas céder aux ravines. Pourquoi tant de souffrances et d'indignités pour simplement mourir ? N'est-ce donc pas assez que cette maigreur, que ces bras décharnés, que ces jambes fourbues, que ce corps rompu ? Faut-il encore qu'elle soit frappée dans ces restes de grâces et d'élégance qu'elle a su héroïquement préserver des outrages du temps, que la mort la dépouille de tout ce qui faisait en elle son orgueil, que son aristocratie naturelle soit dégradée jusqu'à l'animalité ?

Tu t'es bien battue, maman ! Cette délivrance, tu l'as gagnée de haute lutte ! Demain, tu t'en iras debout, dignement...

...

Il est tellement plus simple de se soumettre à la fatalité. C'est la liberté qui est insupportable, invalidante, tragique...

...

Toute une vie à se taire, à garder des rancoeurs, des non-dits, des secrets par-devers soi. Et tous ces mots qui s'accumulent et pourrissent dans la gorge ! Qui rongent et dépriment ! On meurt aussi des mots qu'on n'a pas su dire.

Mais je nourris encore l'espoir, avant qu'ils n'avalent le philtre fatal, que demain nous apportera cet instant de communion que j'attends depuis si longtemps...

...

Leurs sentiments m'ont toujours semblé s'exprimer au travers d'une sorte de brouillard qui a fini pas assombrir mon paysage intérieur. Tristesse, ou gaieté, n'était jamais pleine ou entière, l'abandon aux émotions rigoureusement contrôlé, le désespoir faussé par la résignation, l'ivresse du bonheur par la conviction de sa vanité. Seule la colère trouve sa voie directe et se manifeste totalement. Aussi explosive qu'elle puisse être, elle sait toutefois se cantonner à la sphère privée et éviter l'inconvenance des débordements publics.

...

Il me battait facilement, des gifles surtout dont la violence offrait un exutoire à sa colère, le plus souvent parce que j'essayais tant bien que mal de vivre mon enfance en trébuchant le moins possible sur les innombrables interdits et principes qui en restreignaient l'espace. (...) Je n'ai guère eu l'impression que ses coups fussent une fois mérités, si tant est que je puisse cautionner le principe. En s'adressant au corps sur le mode de la brutalité bien plus souvent que sur celui de la tendresse, il a imprimé en moi non seulement ce sentiment de solitude, d'abandon, d'exil qui ne m'a plus jamais quitté, mais surtout cet arrière-goût d'injustice indissociable des difficultés relationnelles qui ont jalonné nos trajectoires depuis que j'ai gagné si difficilement mon droit à l'autonomie.

(...) Davantage que les gifles, ce que je lui reproche surtout, c'est de s'être rarement laissé aller à d'autres attitudes qu'à celle du censeur. Eût-il montré de l'affection que j'eusse accepté sa sévérité. Mais, faute d'avoir les mots, il n'avait que les gestes. Pourquoi ne surent-ils s'exprimer le plus souvent que dans la rudesse et la radicalité ?

...

Maintenant, au moment d'écrire ces lignes, je ressens de la tristesse à l'idée que l'évocation de cette époque me fut comique. Et des remords en songeant que, souvent, je me suis exprimé à leur égard avec cette forme d'ironie condescendante qui pouvait leur donner l'impression, à mon insu, que je les méprisais, ou que je méprisais ce monde qui les avait vus naître et grandir, le monde de mes racines...

...

Mon père, c'est la rectitude et la droiture incarnées, c'est la fidélité et l'honnêteté jusqu'à la naïveté, c'est l'honneur et le sens de la parole donnée jusqu'à la mort, c'est la travail, l'abnégation, la modestie, c'est la fierté qui n'attend rien des autres que sa propre reconnaissance... Mon père, c'est surtout une voix tonitruante qui n'a jamais su s'exprimer avec moi sur le ton de la douceur, c'est un éclat de colère, un torrent d'insultes, une intolérance crasse à tout ce qui ne valide pas son opinion, c'est un coup de pied au derrière ou une gifle, c'est une assignation au travail, une punition...

Il avait deux visages (...), non pas un double fond ou une face cachée, mais deux manières d'être, ou plutôt de parler, qu'il savait adapter à son interlocuteur. Aux autres, à mes amis, à mes copines (...), il réservait un ton poli, plus neutre, une voix forte certes, mais contrôlée, sans brusquerie, assaisonnée d'un soupçon d'humour et agrémentée d'un sourire complice qui soulignaient des petits yeux malicieux. (...)

Mais la politesse était réservée aux autres, aux invités, aux étrangers. Et je ne cachais pas mon étonnement lorsque mes amis me disaient avoir trouvé mon père "charmant et sympathique". Je ne m'en étonne plus depuis longtemps, ayant appris à reconnaître en lui cette autre face. Mais j'en éprouve davantage de regrets à constater que nous n'avons pas su nous parler autrement que sur le ton de la colère et de l'invective, et davantage de rancoeur à admettre que, sur ce point-là du moins, je n'en porte pas la responsabilité.

...

Pendant des années, j'ai couru pour faire la preuve de ma propre existence, par crainte de mourir sans avoir été quelqu'un ; pendant des années, j'ai battu le monde en quête d'un lieu d'élection, j'ai cherché des familles d'adoption qui auraient su reconnaître mes mérités et incarner mes valeurs de référence. En pure perte, car c'est un simple regard initial qui eût dû me procurer l'assurance d'être quelque chose pour la vie. J'en ai longtemps voulu à mon père de m'avoir refusé ce regard. Je crois que je lui ne veux encore.

(...) Je vivrai jusqu'au bout avec cette impression invalidante que mon père ne m'a jamais regardé. Non pas par indifférence, je l'ai compris plus tard - trop tardivement, le mal étant fait -, mais de peur que je n'attrappe la grosse tête. Il s'agit d'être discret en tout, de ne pas se mettre en avant ou d'attirer l'attention sur une prétendue qualité. "L'humilité est la reine des vertus", l'originalité, par définition suspecte, la source des vices que la paresse aurait miraculeusement épargnés. Tout signe distinctif se doit d'être aussitôt gommé : ne pas étaler ses succès, ses qualités, ses bonnes notes à l'école ; toujours taire ses revenus, le prix de ses vêtements et des plaisirs culinaires qu'on ose s'offrir parfois. Surtout, ne jamais vanter ses enfants à la cantonnade, ni même les regarder quand ils implorent qu'on les distingue des autres. Pendant des années, silencieusement, vainement, je n'ai cessé d'interpeller le regard de mon père...

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Je repense aussi à sa mère, ma grand-mère. C'était une de ces femmes fières, intelligentes, cultivées qui, deux générations plus tard, eussent fait de brillantes études et incarné cette mobilité sociale dont ma génération a profité et qu'elle a reçu comme un dû. Mais à cette époque, les femmes surtout devaient tenir leur place et seules les bégueules ambitionnaient par mariage de quitter leur milieu, leur condition, leur religion. J'ai toujours senti chez ma grand-mère, par une complicité implicite et précoce, cette solitude muette, cette blessure ouverte d'une vie peu conforme à ses potentialités parmi des êtres méritants certes, aux qualités respectables, mais en lesquels il lui était difficile de se reconnaître, avec lesquels il lui était impossible de partager (et je ne parle pas ici d'une quelconque supériorité, mais simplement d'une différence). Cette forme de névrose, d'une manière ou d'une autre - j'en suis convaincu -, a contaminé son fils unique, mon père.

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Approuver ou condamner une telle décision, l'admirer ou la mépriser, n'est pas la bonne attitude. Le silence serait plus approprié. Et mon père a eu probablement raison de m'y renvoyer. Aux limites de l'existence, aux territoires de l'extrême solitude, personne ne peut rien imposer à personne. La relation aux autres est coupée. Seul. Absolument seul à décider. Ce n'est même pas un droit inaliénable, c'est un état de fait intangible.

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Le véritable drame de notre existence n'est pas dans notre finitude, mais dans notre incapacité ontologique à communiquer et à sortir, ne serait-ce qu'un éclair de temps, de notre solitude existentielle. Ainsi ai-je entouré mes parents jusqu'à leur dernier souffle, ainsi avons-nous vécu sous le même toit leurs dernières vingt-quatre heures que nous n'avons pour autant jamais habité la même réalité, occupé le même espace, éprouvé le même chagrin. Il n'y a jamais eu, dans ce flux désordonné de vie et de mort, dans cette parenthèse de résignation et de souffrance, un langage univoque, une note commune qui les auraient scandés dans une harmonie poignante et lumineuse. La vie est comme un rêve qui s'efface et se termine en cauchemar...

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Pourquoi cet amour, ces espoirs, ces sacrifices, si tout doit mourir ? Pourquoi ce désir de vivre si d'emblée nous sommes condamnés à mort ? La fin ne fait pas sens, la fin c'est la frontière de l'absurde. Je n'ai jamais supporté les choses qui se terminent, surtout les histoires d'amour. Au point que, le plus souvent, j'ai préféré ne pas les commencer ou les terminer à l'état embryonnaire. Juste pour y goûter pour ne pas regretter l'occasion. Y mettre fin aussitôt pour ne pas éprouver la nostalgie de leur parfum. Cette délirante soif de joie, de plaisir, d'ivresse devrait être l'apanage des immortels. "Pourquoi suis-je né si ce n'était pas pour toujours ?" Cette question du roi de Ionesco est venue me hanter de manière obesessionnelle durant cette dernière visite. Elle me hantera sans cesse.

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Et vous, mes filles qui jouez dans le jardin et qui ne savez pas encore que vos parents sont mortels, qui les délaisserez pour quelques amourettes éphémères, les oublierez au premier vertige, les invectiverez à la moindre contrariété, les mépriserez même par moments, vous aussi vous leur demanderez pardon par-delà le tombeau d'avoir compris trop tardivement qu'ils étaient simplement humains, mais avec cet amour unique donné inconditionnellement dont vous aurez parfois abusé et de vraies souffrances que vous n'aurez pas suffisamment prises au sérieux. Vous aussi vous avancerez en titubant sur les "trop tard". Vous aussi vous attendrez l'ultime instant... et vous le raterez peut-être.

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(...) on accède parfois à l'essentiel par des actes en apparence improductifs...

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Pratiquer l'euthanasie, n'est-ce pas abdiquer, renoncer à toute quête d'amélioration, accepter un état de fait comme définitif, ouvrir la porte à des impératifs économiques douteux ? Ne vaudrait-il pas mieux convoquer toute notre énergie contre cette tentation à la démission ? Une société qui ne pratique pas l'euthanasie reste une société en recherche de solutions meilleures. Sommes-nous prêts à consentir les sacrifices nécessaires ?

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Le droit de vivre dans la dignité sollicite davantage nos responsabilités humaines et sociales que celui de légaliser une mort au nom d'une conception plus restrictive, phagocytée peut-être par des critères économiques inavouables dissimulés derrière l'étendard des grands principes que la modernité prétentieuse ne cesse d'agiter.

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Et quand les assurances refuseront de prendre en charge, comme certaines commencent à le faire, des médicaments trop coûteux en fin de vie, quand la gravité d'une maladie se mesurera aux sommes nécessaires pour la soigner, expirer sera définitivement devenu hors de prix. A moins d'un infarctus libérateur, plus personne, à part quelques très riches agonisants, ne pourra se payer le luxe d'une mort naturelle. Et la grande masse des citoyens déprimés trouvera alors sous ordonnance, au prix fort dans la pharmacie du supermarché le plus proche, un rayon de médicaments euthanasiques dont la publicité aura préalablement vanté les mérites.

Veillez donc, car le temps viendra - il s'approche - où vous connaîtrez tous le jour et l'heure ! Ce ne sera plus un choix personnel légitime mais, un fait économique perfidement imposé à la conscience par une logique déshumanisée...

...

Ai-je fait preuve de lâcheté, de légèreté, en acceptant d'emblée leur décision ? Aurais-je dû la combattre ? Contester énergiquement cette conviction de leur dignité ? Le problème se posait alors à moi de manière encore théorique. Comment comprendre la maladie quand on est en bonne santé ?

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Je me sens dépositaire d'un héritage que je ne peux transmettre, que j'ai dû renier, issu d'un milieu qui n'existe plus, imprégné de principes désuets qui ont empoisonné mon adolescence, dont j'admets secrètement la valeur tout en ne les respectant plus. Je me suis construit en trahison forcée avec les références essentielles de mon cadre social, mais en pleine conformité avec les idées de mon temps. (...) De cette trahison, source de malaise, il m'est resté une sourde culpabilité et un sentiment d'absurdité devant l'insignifiance de mes préoccupations d'intellectuel et de ma quête esthétique. Dans ma course vaine, je n'ai pu bien respirer ni dans un monde ni dans l'autre.

...

(...) à maladie et déclin identiques, dans un monde qui aurait su préserver un sentiment d'avenir, où ils auraient pu se reconnaître, où ils auraient conservé leurs repères, auraient-ils pris la même décision ?

...

Le passé n'est qu'une histoire qu'on se raconte et qui prend corps quelque part entre le désir de construire une image cohérente du réel et l'impossibilité d'une telle entreprise. Et l'histoire de ses parents probablement qu'une fiction qu'on se fabrique à la mesure de ses manques, de ses frustrations ou de ses regrets. A l'imagination de combler les interstices d'une connaissance forcément fragmentaire...

...

Il faut savoir parfois suspendre son jugement devant un acte exceptionnel qui n'entre pas dans les normes de la morale commune.

15:45 Écrit par charlotte sapin dans Bio/autobiographie, Citation, Culture, Essai, Littérature suisse, Livre, Roman | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | | | Pin it!

Commentaires

Un livre coup de poing pour moi !

Écrit par : clara | 02/07/2013

Répondre à ce commentaire

Effectivement, c'est la sensation que l'on a à la lecture de ce livre. Il à tout dit. Il met avec intelligence en évidence la complexité du sujet et l'impossibilité de détenir la bonne réponse.

Écrit par : charlotte à clara | 07/07/2013

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