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  • Une place à prendre de J.K. Rowling

    une place à prendre.jpgÉditions Grasset - 680 pages

    Présentation de l'éditeur : Bienvenue à Pagford, petite bourgade anglaise paisible et charmante : ses maisons cossues, son ancienne abbaye, sa place de marché pittoresque… et son lourd fardeau de secrets. Car derrière cette façade idyllique, Pagford est en proie aux tourmentes les plus violentes, et les conflits font rage sur tous les fronts, à la faveur de la mort soudaine de son plus éminent notable. Entre nantis et pauvres, enfants et parents, maris et femmes, ce sont des années de rancunes, de rancœurs, de haines et de mensonges, jusqu’alors soigneusement dissimulés, qui vont éclater au grand jour et, à l’occasion d’une élection municipale en apparence anodine, faire basculer Pagford dans la tragédie. Attendue de tous, J.K. Rowling revient là où on ne l’attendait pas et signe, avec ce premier roman destiné à un public adulte, une fresque féroce et audacieuse, teintée d’humour noir et mettant en scène les grandes questions de notre temps.

    Ma note :

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    (8/20)

    Broché : 24 euros

    Ebook : 15,99 euros

    Un grand merci aux Éditions Grasset, la librairie Decitre et PriceMinister pour m'avoir offert la possibilité de découvrir ce livre dans le cadre des Matchs de la Rentrée Littéraire 2012.

    Dès l'annonce de la sortie d'un nouveau J.K. Rowling, j'ai, sans grande originalité, rejoint l'immense communauté de lecteurs impatients de prendre connaissance des lignes inédites de la maman d'Harry Potter. Hâte accrue par l'intrigante révolution de genre de l'auteur passant de la littérature jeunesse au rayon adulte, du fantastique à la comédie de moeurs féroce et satirique, de la féerie à la noirceur.

    Pourtant, quand j'ai pris connaissance du tarif de l'ouvrage, première désillusion. Je dois dire que la politique du prix fort face à la certitude d'en vendre des charettes m'a profondément déçue des éditeurs mais surtout de la richissime romancière qui semble avoir totalement oublié ses années de vaches maigres et négligé le fait que dans le monde entier, le commun des mortels se serre la ceinture pour se plier à la "nécessaire" austérité visant à endiguer la crise. Hors de question donc de l'acheter avant qu'il soit sorti en poche.

    Mais le blogging ayant ses avantages, je me suis vue offrir le fameux roman comptant parmi les plus attendus de cette rentrée littéraire.

    Une fois reçu, deuxième désillusion : la couverture criarde est hideuse et il semblerait qu'elle soit - contrairement aux habitudes éditoriales - la même quel que soit le pays de parution ; une sorte de singularité qui prend à mes yeux l'apparence d'un caprice mégalomane. De surcroît, le livre est un véritable pavé, ce qui est un réel frein non pas pour la lectrice boulimique que je suis mais pour la personne handicapée que je suis devenue.

    Vous l'aurez compris, je n'avais pas encore amorcé la lecture que déjà, alors que je l'avais tant attendu, je nourrissais de multiples griefs à l'endroit d'Une place à prendre. (Le caprice n'est pas l'apanage de Lady Rowling !) C'est donc passablement agacée que j'ai enfin amorcé la lecture. J'ai ainsi découvert une trame suffisamment dense pour ne pas souffrir la moindre pause prolongée sous peine de ne plus rien comprendre tant les personnages sont nombreux. Ce qui s'est inévitablement produit dès quelque cinquante pages : j'ai décroché sans arriver à retrouver la moindre étincelle d'envie de m'y replonger. Abandon caractérisé !

    Je retenterais avec certitude l'expérience ultérieurement. Trop difficile pour l'instant de tourner la page de l'extraordinaire saga du sorcier et impossible de me détacher de cette sur-médiatisation qui m'a littéralement écoeurée.

    Ils en parlent aussi : Meelly, Anne-C, MyaRosa, Soukee.

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    Le blues du braqueur de banque de Flemming Jensen

    Les revenants de Laura Kasischke

    L'arbre au poison d'Erin Kelly

    Le diner d'Herman Koch

    Extrait :

    Barry conduisait d'une main nerveuse, sans guère prêter attention aux lacets de la route qu'il connaissait par coeur ; il ne pensait qu'aux erreurs qu'il était certain d'avoir commises, dans sa hâte de terminer l'article qu'il venait d'envoyer à la Gazette de Yarvil. Lui qui était si ouvert et exubérant dans la vie éprouvait une certaine difficulté, chaque fois qu'il fallait prendre la plume, à exprimer sa personnalité dans toute sa faconde.

  • L'or perdu de la joie d'Olympia Alberti

    Éditions Salvator - 250 pagesl'or perdu de la joie.jpg

    Présentation de l'éditeur : Durant l'automne 1902, le poète Rainer Maria Rilke, venu rencontrer Rodin à Paris, croise une femme superbe dans les jardins du Luxembourg, Camille Claudel. Son regard, bientôt ses créations de sculptrice, l'émerveillent. Une relation va s'instaurer et les unir, secrète, épisodique - parce que le poète sans domicile fixe voyage et parcourt l'Europe. Leurs conversations, tour à tour directes ou épistolaires, constituent peu à peu un dialogue où l'amitié amoureuse ouvre sur des partages artistiques et spirituels passionnants. Dans ce roman, Olympia Alberti, fidèle à sa recherche intérieure, crée l'espace de densité et de lumière où les deux âmes échangent, en toute audace, en toute liberté. Pour le plus grand bonheur des lecteurs.

    Ma note :

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     Broché : 20 euros

    Un grand merci aux Éditions Salavator et à Babelio pour m'avoir offert la possibilité de découvrir ce livre dans le cadre de l'opération Masse critique.

    Abandon en page 45. Quelle déception !

    Véritable inconditionnelle des biographies romancées, je me réjouissais de mon plonger dans un récit mettant en scène le poète Rainer Marie Rilke et la sculptrice Camille Claudel. Mais mon enthousiasme a priori et mon admiration des débuts pour le style de l'auteur ont rapidement laissé place au renoncement.

    Je n'ai certes pas été très patiente mais le verbe que je trouvais élégant, érudit au commencement et rapidement devenu pesant, pompeux. L'ensemble se perd en onanisme intellectuel et donne la sensation que l'écrivain se regarde écrire. De fait, les quarante-cinq pages se sont avérées très très longues et toujours pas trace de Camille. L'impression que rien ne débuterait jamais vraiment a eu définitivement raison de mon envie. Si j'apprécie le langage soutenu, les envolées poético-métaphysiques et les réflexions profondes, je crois qu'il y a un juste milieu qui n'a, ici, pas été trouvé. Dommage.

    Je le retenterai à l'occasion, qui sait, peut-être est-il arrivé à un moment où je n'étais pas disposée à ce type d'écriture ?

    Ils en parlent aussi : Nathalie, Blanche, Cerisia, Asphodèle.

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    La déesse des petites victoires de Yannick Grannec

    Loving Frank de Nancy Horan

    Alabama song de Gilles Leroy

    Ciseaux de Stéphane Michaka

    L'aimer ou le fuir de Delphine de Malherbe...

    Beauvoir in love d'Irène Frain

    Extraits :

    Je lui ai montré le chemin de l'or, mais l'or qu'elle trouve est bien à elle.

    Auguste Rodin

    ...

    Elle n'avait rien, et tout était à elle. C'était cette impression, quand je la découvris, seule, debout, quand je la regardai elle regardant le monde, regardant à travers le monde, loin, là où personne ne va souvent... Son regard se posait, touchait les choses, les gens. Elle était là, unie, immense, belle et ignorant à quel point elle l'était. Elle ne possédait rien, et le monde lui appartenait.

    Dans notre vie, ces instants saisis, comme d'une reconnaissance... La voir, la rencontrer dans mon regard et mon coeur, dans l'ouvert, ce fut cela. Quelque chose de grand et de suspendu, qui a éclaboussé mon intérieur de sa lumière.

    Comment dépasser cet instant-là, cette tempête dans mon coeur sauvé de sa lassitude ? Où être assez grand pour le contenir ?

    ...

    Il se moqua de lui-même : comme il savait bien faire cela, marcher, rêver, projeter, attendre, attendre que vienne l'instant lumineux où le souffle de la création viendrait jusqu'à lui. La doucereuse procrastination - cet horrible mot français, il venait de l'apprendre - s'appliquait à lui, qui ne cessait de reporter au lendemain la réalisation de ses idées, de ses projets.

    Il aurait voulu s'en éloigner, s'en défaire, comme d'un linge sale, d'une maladie honteuse - aucune malade ne l'était, mais là, il sentait bien qu'il s'agissait de lui, d'un restant d'immaturité, d'un mêlement de honte et de désir, oui, c'était bien cela, une sorte d'insatisfaction créatrice qui lui faisait honte devant son impuissance, un balbutiement de longue adolescence qui laissait la place à son manque de résolution à se mettre au travail, au regret rongeant face à son besoin d'être secoué, poussé - il attendait beaucoup, et assez paresseusement, de l'inspiration.

    Mais l'inspiration, il le savait pourtant depuis ses premiers poèmes, n'était pas extérieure. Il fallait travailler, beaucoup, (...).

    ...

    L'autre n'est toujours qu'un détour de nous.

    ...

    Il n'y a pas en moi de volonté assez résolue, assez tendue - je suis souvent absorbé par mes faiblesses physiques, et mes tourmentes psychiques -, je ne me sens pas à la hauteur de mon espérance, et cela me paralyse parfois sur de longues journées inutilement perdues. Il me faudrait avoir de l'obéissance à l'intime, l'intimé, c'est cela, l'humilité d'être plus simple, de m'accorder à une forme de don, de spontanéité - y revenir, après, et bâtir, bien plus tard, une oeuvre solide. Ce manque de confiance, est-ce une trace de l'enfance si malmenée en moi ?

    ...

    A chacun de nous il incombe la tâche, inapparente et donc que l'on croit négligeable, mais c'est un fort devoir, de polir un point, en nous, pour le réaliser - le rendre réel, et joyeux, donc relié. Et peut-être qu'une fois ce point atteint, il diffuse en nous une lumière qui nous éclaire sur les autres points à combattre, à fortifier, sur lesquels lutter pour obtenir, tel le chevalier, le droit, une fois terrassé le dragon, de passer à une autre étape du chemin de notre vie.

  • No et moi de Delphine de Vigan

    no et moi.jpgSuivi de la nouvelle Comptes de Noël

    Édition illustrée par Margot de Vigan

    Éditions JC Lattès / Livre de poche - 283 pages

    Présentation de l'éditeur : L'une est une adolescente surdouée, rêve d’amour, observe les gens, collectionne les mots, multiplie les expériences domestiques et les théories fantaisistes ; l'autre, à peine plus âgée, est SDF. La première décide de voler au secours de la seconde, envers et contre tout... Mais nul n’est à l’abri... L'auteur de Rien ne s'oppose à la nuit nous livre, avec No et moi, un roman à la fois tendre et impitoyable.

    Ma note :

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     Broché : 14,20 euros

    Poche : 6,10 euros

    Poche édition spéciale Noël 2012 : 8,10 euros

    Ebook : 9,99 euros

    Disponible en édition Grands caractères, braille et audio

    Comme je l'ai souvent évoqué dans mes billets littéraires, je n'ai pas pour habitude de bannir définitivement un auteur dès le premier échec - sauf exception façon Angot. Parce que j'avais lu Rien ne s'oppose à la nuit dont j'avais particulièrement apprécié le style sans goûter le fond du propos - tout couronné par les Prix du roman Fnac, Renaudot des lycéens et France Télévisions 2011 qu'il fût -, j'ai entrepris de découvrir, espérant cette fois-ci aimer autant l'histoire que la plume, un nouveau texte de Delphine de Vigan.

    Mon choix s'est arrêté sur le titre No et moi à la carte de visite davantage prometteuse à mes yeux qu'une ribambelle de trophées littéraires : multiples éloges glanés çà et là auprès de lecteurs de ma connaissance, préconisation de lecture d'enseignants en lycée de ma région, Prix des Libraires 2008 (un des rares qui ne me déçoive jamais) et adaptation cinématographique de Zabou Breitman.

    Si besoin était de le prouver, la persévérance est souvent récompensée : j'ai tout bonnement dévoré ce roman. Rien n'est comparable d'avec ma précédente expérience puisque l'on passe du livre confession hommage mémoires à la fiction pure et simple, d'une littérature adulte à une écriture grand public. Il faut accorder à l'auteur une parfaite maîtrise du grand écart stylistique qui se glisse avec aisance dans la peau d'une adolescente surdouée.

    Le pitch pourrait laisser présager un récit manichéen, bourré de clichés mais il n'en est rien. Loin de toute narration convenue - bien qu'il faille quand même avouer certaines petites facilités -, le texte, tout en délicatesse, est empreint d'humanisme. L'histoire est une fenêtre ouverte sur la misère, l'exclusion. L'auteur nous oblige à contempler, sans misérabilisme ni voyeurisme, ce que nos yeux évitent délibérément quotidiennement. Elle nous rappelle que ce que l'on occulte par facilité et par présumée impuissance pourrait être changé, que l'ordre des choses pourrait être bouleversé assez simplement même si tout est beaucoup plus compliqué que cela, bien évidemment. Finalement, elle nous invite surtout à nous rappeler de tenter plutôt que de baisser les bras a priori, même si l'échec est souvent au rendez-vous. L'extrême qualité de l'histoire est de ne pas sombrer dans l'insupportable travers de la moralisation et surtout d'être profondément ancrée dans un réalisme touchant.

    No et moi est de ces textes qui font réfléchir et incite à modifier son regard sur les choses et surtout, surtout, son attitude, son engagement, sa volonté. Rien que pour cela, il est un livre essentiel. Mais comme de surcroît, sa construction tant sur le fond que sur la forme est très agréable, il est un livre nécessaire.

    Ils en parlent aussi : Cajou, Libr'Air, Eloah, Hanta.

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    Les coeurs fêlés de Gayle Forman

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    On est pas sérieux quand on a dix-sept ans de Barbara Samson

    La salle de bain du Titanic de Véronique Ovaldé

    Malataverne de Bernard Clavel

    Extraits :

    Depuis toute la vie je me suis toujours sentie en dehors, où que je sois, en dehors de l'image, de la conversation, en décalage, comme si j'étais seule à entendre des bruits ou des paroles que les autres ne perçoivent pas, et sourde aux mots qu'ils semblent entendre, comme si j'étais hors du cadre, de l'autre côté d'une vitre immense et invisible.

    ...

    (...) dehors, on n'a pas d'amis.

    ...

    Elle raconte la peur, le froid, l'errance. La violence. Les allers-retours en métro sur la même ligne, pour tuer le temps, les heures passées dans des cafés devant une tasse vide, avec le serveur qui revient quatre fois pour savoir si Mademoiselle désire autre chose, les laveries automatiques parce qu'il y fait chaud et qu'on y est tranquille, les bibliothèques, surtout celle de Montparnasse, les centres d'accueil de jour, les gares, les jardins publics.

    Elle raconte cette vie, sa vie, les heures passées à attendre, et la peur de la nuit.

    ...

    Et notre silence est chargé de toute l'impuissance du monde, notre silence est comme un retour à l'origine des choses, à leur vérité.

    ...

    (...) elle dit voilà ce qu'on devient, des bêtes, des putains de bêtes.

    ...

    A partir de quand il est trop tard ? Depuis quand il est trop tard ?

    ...

    ... Il y a cette ville invisible, au coeur même de la ville. Cette femme qui dort chaque nuit au même endroit, avec son duvet et ses sacs. A même le trottoir. Ces hommes sous les ponts, dans les gares, ces gens allongés sur des cartons ou recroquevillés sur un banc. Un jour, on commence à les voir. Dans la rue, dans le métro. Pas seulement ceux qui font la manche. Ceux qui se cachent. On repère leur démarche, leur veste déformée, leur pull troué. Un jour on s'attache à une silhouette, à une personne, on pose des questions, on essaie de trouver des raisons, des explications. Et puis on compte. Les autres, des milliers. Comme le symptôme de notre monde malade. Les choses sont ce qu'elles sont. Mais moi je crois qu'il faut garder les yeux grands ouverts. Pour commencer.

    ...

    Parfois il me semble qu'à l'intérieur de moi quelque chose fait défaut, un fil inversé, une pièce défectueuse, une erreur de fabrication, non pas quelque chose en plus, comme on pourrait le croire, mais quelque chose qui manque.

    ...

    Peut-être qu'il n'y aura pas d'autre fois. Peut-être que dans le vie on a une seule chance, tant pis si on ne sait pas la saisir, ça ne revient pas. Peut-être que je viens de rater ma chance.

    ...

    On est capable d'envoyer des avions supersoniques et des fusées dans l'espace, d'identifier un criminel à partir d'un cheveu ou d'une minuscule particule de peau, de créer une tomate qui reste trois semaines au réfrigérateur sans prendre une ride, de faire tenir dans une puce microscopique des milliards d'informations. On est capable de laisser mourir des gens dans la rue.

    ...

    Moi je sais que parfois il vaut mieux rester comme ça, à l'intérieur de soi, refermé. Car il suffit d'un regard pour vaciller, il suffit que quelqu'un tende sa main pour qu'on sente soudain combien on est fragile, vulnérable, et que tout s'écroule, comme une pyramide d'allumettes.

    ...

    - On est ensemble, hein, Lou, on est ensemble ?

    Il y a une autre question qui revient souvent, et comme à la première je réponds oui, elle veut savoir si je lui fais confiance, si j'ai confiance en elle.

    Je ne peux pas m'empêcher à cette phrase que j'ai lue quelque part, je ne sais plus où : celui qui s'assure sans cesse de ta confiance sera le premier à la trahir.

    ...

    L'insomnie est la face sombre de l'imagination. Je connais ces heures noires et secrètes. Au matin, on se réveille engourdi, les scénarios catastrophes sont devenus extravagants, la journée effacera leur souvenir, on se lève, on se lave et on se dit qu'on va y arriver. Mais parfois la nuit annonce la couleur, parfois la nuit révèle la seule vérité : le temps passe et les choses ne seront plus jamais ce qu'elles ont été.

    ...

    Dans les livres il y a des chapitres pour bien séparer les moments, pour montrer que le temps passe ou que la situation évolue, et même parfois des parties avec des titres chargés de promesses, La rencontre, L'espoir, La chute, comme des tableaux. Mais dans la vie il n'y a rien, pas de titre, pas de pancarte, pas de panneau, rien qui indique attention danger, éboulements fréquents ou désillusion imminente. Dans la vie on est tout seul avec son costume, et tant pis s'il est tout déchiré.

    ...

    La vérite c'est que les choses sont ce qu'elles sont. La réalité reprend toujours le dessus et l'illusion s'éloigne sans qu'on s'en rende compte. La réalité a toujours le dernier mot. C'est Monsieur Marin qui a raison, il ne faut pas rêver. Il ne faut pas espérer changer le monde car le monde est bien plus fort que nous.

    ...

    Je ne comprends pas l'équation du monde, la division du rêve et de la réalité, je ne comprends pas pourquoi les choses basculent, se renversent, disparaissent, pourquoi la vie ne tient pas ses promesses.

    ...

    Ca ne change peut-être pas le cours des choses, mais ça fait la différence.

    ...

    Avant je croyais que les choses avaient une raison d'être, un sens caché. Avant je croyais que ce sens présidait à l'organisation du monde. Mais c'est une illusion de penser qu'il y a des raisons bonnes ou mauvaises (...), un mensonge perpétué depuis des siècles, car je sais maintenant que la vie n'est qu'une succession de repos et de déséquilibres dont l'ordre n'obéit à aucune nécessite.

    ...

    Comment ça a commencé, cette différence entre les affiches et la réalité ? Est-ce la vie qui s'est éloignée des affiches ou les affiches qui se sont désolidarisées de la vie ? Depuis quand ? Qu'est-ce qui ne va pas ?

    ...

    Avant de rencontrer No, je croyais que la violence était des les cris, les coups, la guerre et le sang. Maintenant je sais que la violence est aussi dans le silence, qu'elle est parfois invisible à l'oeil nu.

    ...

    Sommes-nous de si petites choses, si infniniment petites, que nous ne pouvons rien ?

    ...

    Et mon coeur parfois je me demande si je ne l'ai pas perdu, s'il reste une petite place, à l'intérieur de moi, avec tous ces chiffres, exponentiels. Parfois mon coeur j'ai peur qu'il n'en reste plus, ou alors un tout petit, rabougri, sec.

  • Home de Toni Morrison

    Christian Bourgois Éditeur - 152 pageshome.jpg

    Présentation de l'éditeur : Toni Morrison nous plonge dans l'Amérique des années 1950. « Home est un roman tout en retenue. Magistral. [...] Écrit dans un style percutant, il est d'une simplicité trompeuse. Ce conte au calme terrifiant regroupe tous les thèmes les plus explosifs que Morrison a déjà explorés. Elle n'a jamais fait preuve d'autant de concision. C'est pourtant dans cette concision qu'elle démontre toute l'étendue et la force de son écriture. » The Washington Post « Ce petit roman envoûtant est une sorte de pierre de Rosette de l'œuvre de Toni Morrison. Il contient en essence tous les thèmes qui ont toujours alimenté son écriture. [...] Home est empreint d'une petite musique feutrée semblable à celle d'un quatuor, l'accord parfait entre pur naturalisme et fable. [...] Mme Morrison adopte un style tranchant qui lui permet de mettre en mots la vie quotidienne de ses personnages avec une précision poétique. » The New York Times

    Ma note :

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    (10/20)

    Broché : 17 euros

    Non encore disponible au format poche

    Ebook : 11,99 euros

    Un grand merci à Christian Bourgois Éditeur, la librairie Decitre et PriceMinister pour m'avoir offert la possibilité de découvrir ce livre dans le cadre des Matchs de la Rentrée Littéraire 2012.

    La sortie d'un livre de Toni Morrison ne passe jamais inaperçue, a fortiori quand sa parution est programmée à l'occasion de la rentrée littéraire et que, concomitamment, l'auteur est l'invitée d'honneur du Festival America de Vincennes. Évidemment, quand on est romancière depuis quatre décennies, professeur de littérature, éditrice, lauréate du Prix Pullitzer 1988 et la première femme noire à avoir reçu le Prix Nobel de littérature en 1993, nul besoin du soutien de ces événements littéraires. Disons qu'ils ne font que renforcer un enthousiasme déjà marqué à l'endroit d'une femme de lettres émérite à l'oeuvre saluée.

    Si l'engouement pour Home n'a pas été absolu - peut-il l'être jamais ? -, il fut pour le moins massif. Pour ma part, je serai plus nuancée.

    Je ne connais pas suffisamment l'oeuvre de l'écivain pour me rallier à la critique du New York Times (cf présentation de l'éditeur ci-dessus). J'en sais néanmoins suffisamment pour savoir que l'exploration de la condition des Noirs américains est la clé de voûte de son travail. Toni Morrison s'est, au fil du temps, inscrite dans les paysages littéraire et militant comme la voix de la communauté noire américaine qui narre et dénonce mieux que personne les clivages entre Noirs et Blancs, sans pour autant jamais tomber dans une écriture revancharde, enragée, face aux horreurs historiques de l'esclavage, de la ségrégation et de la discrimination.

    Pourtant j'ai eu du mal à identifier cet engagement, ce parti pris dans Home. Certes, elle met en scène dans ce dernier roman diverses situations qui ont vocation à dépeindre les "moeurs" américaines de l'époque et représenter sans concession quoiqu'avec une infinie pudeur la répugnance des faits ainsi que la condition misérable et les injustices multiples subies par les noirs.

    Mais là où certains saluent l'évolution, la maturité de sa plume vers un style épuré et subtil qui dit tout en quelques mots, j'y ai davantage vu pour ma part une trop grande concision, même si je reconnais sa faculté de suggestion et le potentiel évocatoire de ses silences. Mais je reste convaincue qu'ici, l'écriture quasi ellipitique fait perdre en puissance, en intensité et qu'il est difficile de fait de s'émouvoir plus qu'un instant là où tout un chacun devrait être horrifié par ce qu'il lit. Finalement, si parfois épurer permet de renforcer l'impressivité, le risque est aussi d'aboutir à l'inverse absolu, à un ensemble édulcoré laissant relativement indifférent. C'est en l'occurrence le regrettable sentiment que j'ai éprouvé en lisant Home. Je note toutefois que cet aspect fondamental d'une écriture retenue, typique de Toni Morrison, appelant à une nécessaire lecture entre les lignes, est beaucoup plus intelligible, moins complexe que dans son livre Love.

    Au final, la fresque d'une époque et d'une condition, annoncée comme un sujet central, est à mes yeux grandement reléguée en arrière-plan, le thème de la situation des Blacks est bien trop succinctement traité. Malgré tout, l'histoire, qui est donc avant tout celle d'un frère et d'une soeur faisant chacun leur route loin de leurs blessures d'enfance et en quête de cette réconciliation d'avec eux-mêmes, est assez prenante bien qu'elle ne laisse pas de souvenir impérissable et qu'il soit difficile de réellement s'attacher aux personnages.

    Dans la balance d'appréciation, j'avoue être passée d'un bilan mitigé à la déception après avoir pris connaissance du papier paru dans Paris Match qui m'a étonnée pour ne pas dire choquée quant à certaines convictions de l'auteur ; elle prône par exemple l'absurdité de la mixité Noirs/Blancs dans les écoles.

    Je doute, après deux ouvrages qui ne m'ont ni l'un ni l'autre transportée, réitérer l'expérience de cette grande figure contemporaine des lettres américaines.

    Ils en parlent aussi : Leiloona, George, Natiora, Nelfesque.

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    Un fusil dans la main, un poème dans la poche d'Emmanuel Dongala

    Extraits :

    Les époux qui avaient été agressés chuchotèrent entre eux ; elle, d'une voix douce, suppliante ; lui, avec insistance. Quand ils rentreront chez eux, il va la battre, se dit Frank. Et qui ne le ferait pas ? Être humilié en public, c'est une chose. Un homme pouvait s'en remettre. Ce qui était intolérable, c'est qu'une femme avait été témoin, sa femme, qui non seulement avait vu, mais avait osé tenter de lui porter secours - lui porter secours ! Il n'avait pas pu se protéger et n'avait pas pu la protéger non plus, comme le prouvait la pierre qu'elle avait reçu au visage. Il faudrait qu'elle paye pour ce nez cassé. Encore et toujours.

    ...

    Le manque de bon sens les irritait mais ne les surprenait pas. La paresse était plus qu'intolérable à leurs yeux : elle était inhumaine. Que l'on fût aux champs, à la maison ou dans son propre jardin, il fallait s'occuper. Le sommeil n'était pas fait pour rêver : il servait à rassembler des forces pour le jour à venir. La conversation s'accompagnait de tâches : repasser, éplucher, écosser, trier, coudre, réparer, laver ou soigner. On ne pouvait apprendre la vieillesse, mais l'âge adulte était là pour tous. Le deuil était utile, mais Dieu valait mieux et elles ne pouvaient pas retrouver leur Créateur en ayant à rendre compte d'une existence vécue en vain. Elles savaient qu'Il poserait à chacune d'elles une seule question : "Qu'as-tu fait ?"

    ...

    Ne compte que sur toi-même. Tu es libre. Rien ni personne n'est obligé de te secourir à part toi. Sème dans ton propre jardin. Tu es jeune, tu es une femme, ce qui implique de sérieuses restrictions dans les deux cas, mais tu es aussi une personne.

    ...

    Cela ne tenait donc qu'à elle. Dans ce monde, parmi ces gens, elle voulait être l'individu qui n'aurait plus jamais besoin d'être secouru. (...) Exposée ou non aux rayons du soleil, elle voulait être celle qui se secourait elle-même. Avait-elle un cerveau, oui ou non ? Regretter n'arrangeait rien, s'en vouloir non plus, mais réfléchir, peut-être. Si elle ne se respectait pas elle-même, pourquoi quelqu'un d'autre devrait-il le faire ?

  • Sanditon de Jane Austen, achevé par une autre dame

    sanditon.jpgRoman achevé par une autre dame

    Éditions Lattès / Livre de poche - 403 pages

    Présentation de l'éditeur : En ce début du XIXe siècle où la bonne société anglaise découvre les bienfaits des bains de mer, les Parker se sont mis en tête de faire de la paisible bourgade de Sanditon une station balnéaire à la mode. Invitée dans leur magnifique villa, la jeune Charlotte Heywood va découvrir un monde où, en dépit des apparences « très comme il faut », se déchaînent les intrigues et les passions. Autour de la tyrannique lady Denham et de sa pupille Clara gravitent les demoiselles Beaufort, le ténébreux Henry Brudenall et l'étincelant Sidney Parker, peut-être le véritable meneur de jeu d'une folle ronde des sentiments. Observatrice avisée, Charlotte saura-t-elle demeurer spectatrice ? Le cœur ne va-t-il pas bouleverser les plans de la raison ? À sa mort en 1817, Jane Austen laissait cette œuvre inachevée. Une romancière d'aujourd'hui a relevé le défi de lui donner un prolongement. Un exercice mené à bien dans la plus remarquable fidélité, avec autant de tact que de brio.

    Ma note :

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     Poche : 7,10 euros

    Ebook : 6,99 euros

    L'inconvénient quand l'un de vos écrivains favoris est décédé, c'est qu'une fois fait le tour de sa bibliographie, vous avez l'assurance de ne jamais plus connaître le plaisir jubilatoire de la découverte ; vous ne pouvez que relire. Notons toutefois qu'il ne faut absolument pas minorer le délice de cette démarche qui est gage d'exploration approfondie du texte et donc de révélations inattendues ayant échappé à l'attention lors de la première lecture !

    Le seul espoir - bien ténu plus la disparition de l'auteur remonte dans le temps - reste la miraculeuse trouvaille d'un manuscrit inédit. Enfin, pas si unique que ça. Ce serait ignorer le potentiel passionnel inspiré par une femme de lettres de la trempe de Lady Jane Austen !

    Ainsi, bien que sa trop précoce disparition ait interrompu l'édification d'une oeuvre magistrale, l'incontournable plume britannique a laissé "suffisamment" d'ouvrages pour déclencher l'exaltation littéraire. Parmi ses nombreux admirateurs se sont trouvés des paires qui ont tenté, plus ou moins remarquablement, de prolonger l'existence des personnages les plus marquants des plus célèbres ouvrages (cf P.D. James et Elisabeth Aston dans la rubrique "vous aimerez sûrement" ci-dessous). Pour Sanditon, l'exercice est plus difficile encore puisqu'il s'agit de donner une fin à l'un des manuscrits inachevés de Jane Austen et donc de littéralement se fondre dans l'écriture originale.

    Sans ambages, le pari est parfaitement réussi par cette "autre dame", de son vrai nom Anne Telscombe ou Mary Dobbs, journaliste austalienne née en 1920. L'édition a l'intelligence de ne pas préciser a priori à quel moment l'une prend le relai de l'autre et je défie quiconque de le déterminer tant la gageure est exécutée avec brio, fidélité, nuances, subtilités, tant dans les thèmes que dans le style. L'on y retrouve tout ce que l'on aime et peut-être même plus encore tant le caractère inespéré d'un "nouveau texte" de l'auteur culte est grisant.

    Le plaisir à la lecture de ce texte dont j'ai attendu la réédition en trépignant fut donc immense. Félicité accrue par le choix du prénom de l'héroïne, Charlotte. Ravissement à son comble quand je me suis retrouvée dans certains traits de caractères de mon homonyme. Bref, jouissance littéraire, euphorie absolue.

    Ne me reste plus qu'à espérer qu'une plume tout aussi talentueuse se proposera d'achever l'autre manuscrit non abouti de la grande Jane : The Watsons dont l'ébauche est disponible chez Christian Bourgois Éditeur.

    Rappelons que Jane Austen a amorcé l'écriture de Sanditon alors qu'elle était mourante. L'omniprésence de l'hypocondrie dans ce roman ne peut qu'être saluée comme l'ultime clin d'oeil ironique de l'une, si ce n'est la plus grande des représentantes des lettres anglaises.

    Jane Austen reste résolument, incontestablement, définitivement la figure de proue de la romance féministe hautement subtile et la grande favorite de ma bibliothèque.

    Ils en parlent aussi : Alice, Lilly.

    Vous aimerez sûrement :

    Tous les romans de Jane Austen : Orgueil et préjugés, Emma, Northanger Abbey, Raison et sentiments, Lady Susan, Mansfield Park, Persuasion

    La mort s'invite à Pemberley de P.D. James

    Les filles de Mr Darcy d'Elizabeth Aston

    Un portrait de Jane Austen de David Cecil

    La tétralogie d'Anna Godbersen : Rebelles, Rumeurs, Tricheuses et Vénéneuses

    Extraits :

    - (...) Je ne lis pas le tout-venant des romans. J'ai le plus souverain mépris pour la marchandise ordinaire des bibliothèques. Vous ne m'entendrez jamais prendre la défense de ces productions puériles qui ne détaillent rien que des principes discordants incapables d'amalgame, ou de ces vains tissus de banalités dont on ne peut tirer aucune déduction utile. Il ne sert à rien de les jeter dans l'alambic littéraire ; l'on n'en distille rien qui puisse ajouter à la science. Vous me comprenez, j'en suis convaincu ?

    - Je n'en suis pas certaine. Mais si vous décrivez le genre de romans que vous approuvez, je pense que cela me donnera une idée plus claire.

    - Bien volontiers, belle questionneuse. Les romans que j'approuve sont ceux qui déploient la nature humaine avec grandeur, qui le montrent dans les intensités sublimes du sentiment, qui exposent le progrès des passions violentes depuis le premier germe d'inclination naissante jusqu'aux ultimes énergies de la raison à demi détrônée, ceux où nous voyons la vive étincelle des appas de la femme susciter un tel feu dans l'âme de l'homme qu'il en arrive, même au risque de s'écarter de la droite ligne des obligations premières, à tout oser, à tout tenter, à tout exécuter pour la conquérir. Voilà les ouvrages que je parcoure pour mes délices et, j'espère pouvoir le dire, pour mon édification.

    ...

    Les demoiselles Beaufort furent bientôt satisfaites du "cercle dans lequel elles évoluaient à Sanditon", pour utiliser l'expression correcte, puisque tout le monde doit aujourd'hui "évoluer dans un cercle" ; c'est peut-être à la prédominance de ce mouvement rotatoire qu'il faut attribuer tant d'étourdissements et de faux-pas.

    ...

    Agréablement surprise par la diversité des fruits de serre que Sanditon House pouvait produire à volonté, Charlotte s'étonna que Lady Denham, qui aurait dû y pensait quand la conversation languissait, eût choisit pour accomplir ce geste le moment où les importuns étaient sur le point de partir. En suivant Mrs Parker vers la collation, elle tâchait, avec son esprit ordonné, de comprendre le mélange d'intentions généreuses, de calculs rusés et de comportement capricieux qui formait le caractère de leur hôtesse.

    ...

    Son aisance et sa franchise, la joie avec laquelle il s'emparait de tout ce qui pouvait contribuer à son amusement ou à celui d'autrui, tout cela, concédait-elle, était parfaitement admissible chez quelqu'un qui passait l'essentiel de son temps dans les cercles londoniens. Mais Charlotte, dont l'expérience étroite et limitée ne s'étendait guère au-delà du confortable milieu familial, était habituée à un comportement en société bien différent et à une toute autre échelle de valeurs. Une retenue constante en société, le respect dû aux voisins et parents, l'indulgence face aux défauts des autres, tels étaient les principes qu'on lui avait toujours appris à observer. Elle reconnaissait leur importance pour le maintien de bonnes relations entre individus destinés à se rencontrer chaque jour de leur vie, mais elle en percevait les inconvénients lorsqu'on attendait de vous une contribution spirituelle et vive à la conversation.

    ...

    - (...) Rares sont ceux parmi nous qui n'ont pas leurs défauts superficiels et chacun doit compter sur la bonté des autres pour fermer les yeux.

    - Mais les gens prennent tant de soin de leurs défauts et en font tant pour les rendre fascinants qu'il serait méchant de fermer les yeux, protesta Sidney. Ils préfèrent qu'on rie d'eux et qu'on les distingue plutôt que d'être perdus dans le lot.

    ...

    Il faut en déduire qu'elle était en bonne voie pour tomber amoureuse elle-même et qu'elle serait au milieu du chemin avant de se rendre compte qu'elle y était entrée. Malgré toute sa raison et son bon sens, Charlotte était ignorante de l'abîme qui s'ouvrait sous ses pas, de la folie suprême qui consiste à offrir son estime sans la moindre certitude d'en recevoir en retour ; comme plus d'une de ses semblables moins sensées, elle se comportait de la façon la plus normale et le plus illogique.

    ...

    Charlotte n'avait en rien épuisé toutes les émotions que peut ressentir une jeune femme qui a le malheur de s'éprendre sans la moindre assurance de voir ses sentimens payés de retour. Le bonheur et la peine, le trouble et les incertitudes l'avaient plongée tour à tour dans des phases de rêve et de doute. (...) Elle n'était pas préparée à la réaction de morne chagrin qui commençait maintenant.

    La bon sens avait fini par affirmer de nouveau ses droits, la prévenant qu'elle devait apprendre l'indifférence (...). Son coeur lui dictait encore des périodes de rêverie, mais elles n'avaient plus l'insouciance et le charme de jadis. Elle pouvait seulement espérer que le temps et le changement tempéreraient cette obsession unique qui occupait toutes ses pensées, qui venait obscurcir toute perspective de plaisir et tuer tout l'intérêt qu'elle ressentait auparavant pour la société de Sanditon. Le souvenir de cet intermède pourrait redevenir heureux et normal lorsque se serait évanoui un peu de son attachement pour lui, lorsqu'elle pourrait revoir tout le passé, une fois retrouvée la sécurité de son foyer tranquille. Alors elle pourrait au moins songer qu'elle avait vécu des instants qu'elle ne retrouverait jamais et qui ne cesseraient jamais de lui être chers.

    ...

    Vous savez, je suis moi-même un individu très prosaïque, raisonnable et bien peu romantique, et j'ai toujours eu à coeur de trouver la femme la plus raisonnable, la plus prudente et la plus sensée du monde. Mais, par ailleurs, il est très important pour moi qu'elle possède un défaut très particulier : elle doit perdre la tête dès qu'il s'agit de moi. Il lui suffirait de me regarder un instant et, quelle que soit la solidité de sa raison, elle l'égarerait en quelques secondes. Elle serait prête à s'enfuir avec moi, sans y réfléchir, au moment où je le lui demanderais. C'est la seule façon dont je peux espérer être certain d'avoir trouvé exactement ce que je cherche. Si une femme affirme qu'elle a toujours les pieds fermes sur terre, comment peut-on découvrir qu'elle a parfois la tête dans les nuages ?