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29/10/2012

Pas mieux d'Arnaud Le Guilcher

pas mieux.jpgStéphane Million Editeur / Pocket - 316 pages

Présentation de l'éditeur : Un sac rose ou une valise ? Marié ou célibataire ? Amidonner ou blanchir ? Neverland ou Graceland ? Drogues dures ou drogues douces ? Impala ou Cayenne ? Fétichisme ou missionnaire ? Un chien ou un rat ? Dolce ou Gabbana ? Un imbécile ou un génie ? La ville ou la cambrousse ? La bourse ou la vie ? Des rires ou des larmes ? Billet vert ou billet doux ? Schizophrénie ou paranoïa ? Être ou ne pas être ? Pas mieux... Quinze ans après Sandpiper, un soir de Noël, Emma revient… avec le fiston !

Ma note :

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Broché : 17 euros

Poche : 6,70 euros

E-book : non disponible

Le résumé : Quinze ans après Sandpiper, notre loser magnifique est de retour. Quarantenaire à l'existence tranquille - pour ne pas dire minable -, il a arrêté de picoler, gère le pressing de Mme Kurosawa et partage son existence avec un bouledogue alcoolique. Alors qu'il s'apprête à recevoir ses pitoyables mais fidèles amis pour fêter Noël, la sonnette retentit, il ouvre la porte : Emma. Et le gamin qu'ils ont eu ensemble, devenu adolescent gothique. Tous deux bien décidés à s'installer chez ce compagnon et père qu'ils ont plaqué depuis trois lustres...

Suite. Qu'il s'agisse d'un livre ou d'un film, une suite est toujours un pari risqué ; a fortiori quand le premier volet est une réussite sur tous les plans comme le fut à mes yeux En moins bien. Mais même pas peur quand on s'appelle Arnaud Le Guilcher, c'est-à-dire qu'on est à la littérature ce qu'Audiard et Tarantino réunis sont au septième art ! Si ma note de 5/5 nécessitait quelques éclairages, je dirais que ce livre est époustouflant ! Correction : bordel, un bouquin comac, c'est vraiment bonard !

Arnaud Le Guilcher ne nous raconte pas une simple histoire. Il nous embarque dans un road-movie déjanté, dans un univers désenchanté aussi glauque qu'hilarant, tout à la fois sordide et aérien. De sa plume "argoétique" virtuose, il joue sur les associations improbables, accumule les situations cocasses, bref, il en fait des tonnes, mais ça fonctionne ! L'auteur entrelace les situations sont jamais s'emmêler les pinceaux. Ainsi, notre anti-héros doit apprendre à être père, échapper à la faillite, devenir une célébrité tout en en cotoyant, gérer le potentiel du fiston, le tout dans une Amérique dont le président Barack Obama a été renvoyé de la Maison Blanche après avoir eu une liaison avec Lady Gaga. Le décor absurde et jubilatoire est planté. Ajoutant à cela un sens de la formule aussi original qu'extra-ordinaire et un réel talent pour dresser une galerie de personnages banals autant que singuliers mais immanquablement attachants, le cocktail est explosif. Les multiples références culturelles distillées tout au long du récit sont autant de clins d'oeil au lecteur qui ne peut qu'être subjugué par cette connivence délicieuse.

Alors que je m'embourbais dans un marasme littéraire depuis quelque dix jours - ni envie de lire, ni prête à apprécier quelque texte que ce soit -, ce livre a été dès les premiers mots LE déclencheur d'une reprise en fanfare de lecture après cette phase d'abstinence comme tous les lecteurs en connaissent à certains moments. Et les morceaux de choix se multiplient de pages en pages. J'ajouterais que si un jour j'écrivais un bouquin, je serais comblée s'il avait ne serait-ce qu'un peu du style de Le Guilcher. C'est bien simple, je suis tellement accro à cette saga - les tomes peuvent se lire indépendamment même s'il est mieux de respecter l'ordre - que je me réjouis follement du final de ce deuxième volet qui en appelle en troisième !

Pour conclure, je dirais : que vous alliez bien ou mal, lisez ce formidable doublé littéraire (l'on attend impatiemment le triplé !), vous n'en irez que mieux. Pour parler sans ambages, En moins bien et Pas mieux sont de ces livres qui font du bien à l'âme. Intelligence, humanité et humour sont les bonnes ondes qui se dégagent de ces magnifiques textes qui sont tout simplement des pépites littéraires. Comment pourrait-il en être autrement de la part d'un écrivain qui utilise une citation de Jonathan Tropper Le livre de Joe en incipit de l'un de ses chapitres ? Avec cette deuxième performance, Arnaud Le Guilcher s'inscrit pour moi comme un grand auteur français qui n'a rien à envier aux plus grandq auteurs américains ; et ça, pour moi, c'est la consécration ultime.

Ils en parlent aussi : Le Bibliophare, L'ex-fonctionnaire, Seren Dipity.

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Extraits :

On peut imaginer un avenir noir. Pourquoi ne pas en imaginer un qui soit riant ? Modifier son vocabulaire, ses pensées et ses convictions peut transformer santé, bien-être, émotivité, vie relationnelle, carrière, finances et évolution spirituelle.

Libérez-vous de la pensée positive.

David Lawson

...

Meilleur copain à la con.

Meilleur copain roi des foireux.

Meilleur copain quand même.

...

Ne jamais oublier ça.

Eviter de charrier si ça plante.

Rester digne dans la victoire comme dans l'échec.

...

En ce magnifique 24 décembre 2013, mon appart dégueulait un plein container de guirlandes bariolées, de boules bling-bling, et de peluches rouges et blanches. Ca clignotait sec du côté décoration. Sans tout à fait me ruiner, j'avais quand même clairement tapé au-dessus de mes moyens. Mais bon, on crève seul et à petit feu tous les jours ; quand on est accompagné - même mal - on peut sortir quelques lampions pour marquer le coup.

...

On dit que quand la roue tourne on ne sait jamais où elle s'arrête. Chez moi je sais : toujours sur zéro.

...

Depuis le naufrage de Sandpiper et le départ d'Emma, j'étais devenu le locataire de mon existence. Ma vie se dessinait en pastel, s'épanouissait indolemment au printemps ou en automne, et s'éteignait en été ou en hiver... Pour faire joli, je dirais que mon ambition était un souffle atone qui ne faisait rien bruire. En parlant cru, j'évoquerais un pet sur une toile cirée.

Les jours s'étaient amassés sur mon envie de vivre comme s'entassent les pellicules sur les épaules des vieux : par petits paquets floconneux. Les nuits sans sexe, qui s'agglutinent sur un lit de canettes ; les journées fades qui s'éteignent sans amour, sans but et sans ami (ou presque)... Un micro-événement de temps à autre pour juger de ma capacité à réagir. Une infime douleur ou une mini joie, et mon existence reprenait sa marche arthritique.

...

On a la tête boulonnée aux endosses ?

C'est entendu.

On tient la baraque contre tornade et tsunami ?

On a des balloches grosses comme des citernes de flotte ?

OK.

Mais au fond, tout au fond de nous, face à une femme nue et en position d'étoile, nous autres, les hommes du XXIe siècle, restons bien peu de chose.

...

Mettre au monde un gamin exige un certain sens de l'irresponsabilité. Si on résume la situation actuelle, point par point, on a envie de mettre un pistolet sur la tempe de nos gamètes.

...

Le groom m'était familier : c'était le cliché du groom décati et cacochyme comme on en croise dans les romans de Chandler. Son nez luisant était couvert de petits cratères, il avait du poil blanc qui sortait par touffes du tarbouif et des étiquettes, il puait la vinasse, et il avait une bonne centaine d'années. Ses dents et ses yeux étaient ton sur ton, dans un subtil camaïeu de jaune et d'orange.

Ce brave homme devait être l'arrière-arrière-arrière-grand-père alcoolo de Spirou.

20:54 Écrit par charlotte sapin dans Citation, Culture, Littérature française, Livre, Roman | Lien permanent | Commentaires (8) | |  Facebook | | | | Pin it!

12/10/2012

La vie sans fards de Maryse Condé

Editions JC Lattès - 334 pagesla vie sans fards.jpg

Présentation de l'éditeur : Trop souvent les autobiographies deviennent des constructions de fantaisie. Il semble que l'être humain soit tellement désireux de se peindre une existence différente de celle qu'il a vécue, qu'il l'embellit, souvent malgré lui. Il faut donc considérer La Vie sans fards comme une tentative de parler vrai, de rejeter les mythes et les idéalisations flatteuses et faciles. Voici peut-être le plus universel de mes livres. Il ne s'agit pas seulement d'une Guadeloupéenne tentant de découvrir son identité en Afrique ou de la naissance longue et douloureuse d'une vocation d'écrivain chez un être apparemment peu disposé à le devenir. Il s'agit d abord et avant tout d'une femme cherchant le bonheur, cherchant le compagnon idéal et aux prises avec les difficultés de la vie. Elle est confrontée à ce choix capital et toujours actuel : être mère ou exister pour soi seule. Je pense que La Vie sans fards est surtout la réflexion d'un être humain cherchant à se réaliser pleinement. Mon premier roman s'intitulait En attendant le bonheur, ce livre affirme : il finit toujours par arriver. »

Loving Frank de Nancy Horan, Alabama song de Gilles Leroy, Accordez-moi cette valse de Zelda Fitzgerald, Tant que je serai noire de Maya Angelou, Ciseaux de Stéphane Michaka, La Déesse des petites victoires de Yannick Grannec, Moi, Jean Gabin de Goliarda Sapienza, Une année studieuse d'Anne Wiazemsky, L'aimer ou le fuir de Delphine de Malherbe...

Autant de récits (et bien d'autres encore dans la catégorie Bio/autobiographie) que j'ai adorés. Force est de constater que les textes emprunts de réalité, même romancés, ont ce supplément d'âme qui les rendent si puissants. Des écrits sublimes auxquels on s'accroche puisqu'ils nous racontent la possible extra-ordinarité de l'existence. Mais est-ce bien la vie ? C'est ce que Maryse Condé reproche à ces textes : leur manque d'authenticité. Partant, elle a choisi de se montrer sans fards... Ce choix ne diminue en rien la force du récit - peut-être même la renforce-t-elle ? Mais paradoxalement, ce n'est pas le merveilleux qui m'a guidée ici, c'est la colère.

Des Antilles à l'Europe en passant longtemps, trop longtemps par l'Afrique, Maryse Condé nous fait suivre son cheminement en quête d'elle-même guidée par ses pathologiques amours sur l'autel desquelles elle a sacrifié ses enfants. Alors certes, c'est la voix d'une femme qui se montre courageuse en se mettant ainsi à nu et se révèle humaine dans ses failles. Mais elle m'est surtout apparue atrocement égoïste. Indigne jugement de ma part quand je ne sais que trop que le coeur ignore la raison mais je n'ai pu m'empêcher d'être révoltée.

Un peu comme pour Rien ne s'oppose à la nuit de Delphine de Vigan, la plume est admirable mais le propos me semble déplacé. Je crois que les écrivains ne devraient se livrer qu'entre les lignes. Pas crûment, impudiquement. J'attends de l'auteur qu'il m'embarque, même dans la noirceur, mais je ne veux pas savoir que c'est la sienne. D'autant qu'ici, ce déballage public aurait dû à mon sens prendre la forme non pas d'un livre, mais d'une lettre à ses enfants pour leur demander leur pardon. C'est certainement l'ambition qui a tenu la plume de Maryse Condé, mais en me mettant à la place de ses enfants, je suis convaincue que ce livre m'aurait rendue furieuse. Car malgré les conséquences douloureuses par ricochet de ses choix et même dans sa tentative d'expiation, c'est le nombrilisme qui transpire tout au long de la narration. Comment être excusée dès lors ?

A l'instar de Beauvoir in love d'Irène Frain, je suis effarée de voir ces femmes érudites et engagées à ce point dépendantes des hommes, surtout des plus méprisables. Peut-être l'intelligence amoureuse est-elle inversement proportionnelle à celle de l'esprit ?

Quoiqu'il en soit, je réitère, le style est somptueux mais la femme, la vraie, est décevante. Difficile pour moi - c'est absurde, je le conçois - d'excuser l'imperfection des auteurs. Une chose est sûre, ce livre ne m'a pas laissée indifférente !

Extraits :

Pourquoi faut-il que toute tentative de se raconter aboutisse à un fatras de demi-vérités ? Pourquoi faut-il que les autobiographies ou les mémoires deviennent trop souvent des édifices de fantaisie d'où l'expression de la simple vérité s'estompe, puis disparaît ? Pourquoi l'être humain est-il tellement désireux de se peindre une existence aussi différente que celle qu'il a vécue ?

...

D'une certaine manière, j'ai toujours éprouvé de la passion pour la vérité, ce qui, sur le plan privé comme public, m'a souvent desservie.

...

La principale raison qui explique que j'ai tant tardé à écrire, c'est que j'étais si occupée à vivre douloureusement que je n'avais de loisir pour rien d'autre. En fait, je n'ai commencé à écrire que lorsque j'ai eu moins de problèmes et que j'ai pu troquer des drames de papier contre de vrais drames.

...

Je tenterai plutôt de cerner la place considérable qu'a occupée l'Afrique dans mon existence et dans mon imaginaire. QU'est-ce que j'y cherchais ? Je ne le sais toujours pas avec certitude. En fin de compte, je me demande si à propos de l'Afrique, je ne pourrais pas reprendre à mon compte presque sans les modifier les paroles du héros de Marcel Proust dans Un amour de Swann :

"Dire que j'ai gâché des années de ma vie, que j'ai voulu mourir, que j'ai eu mon plus grand amour pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n'était pas mon genre."

...

"Tu ne mérites pas ce qui t'arrive !" ajoutait Yvane, révoltée.

Moi-même, je ne savais que penser. A certains moments, j'avais la conviction d'avoir été victime d'une immense injustice. A d'autres, une voix me soufflait que je méritais ce qui m'arrivait, la conviction d'appartenir à une espèce supérieure dans laquelle j'avais été élevée ayant irrité le sort. Je suis sortie de cette épreuve à jamais écorchée vive, ne possédant guère de confiance dans le sort, redoutant à chaque instant les coups sournois du destin.

...

Condé était un "Africain". (...) Je croyais que si j'abordais au continent chanté par mon poète favori, je pourrais renaître. Redevenir vierge. Tous les espoirs me seraient à nouveau permis. N'y flotterait pas le souvenir malfaisant de celui qui m'avait fait tant de mal. Pas étonnant si mon mariage n'avait pas duré : j'avais posé sur les épaules de Condé un poids d'attentes et d'imagination né de mes déceptions. Cette charge était trop lourde pour lui.

...

Je me refusais à croire, ce qui était communément admis, que les Africains détestaient les Antillais. Qu'ils les croyaient habités d'un sentiment de supériorité qu'à leurs yeux, rien ne justifiait. N'étaient-ce pas d'anciens esclaves, disaient-ils avec mépris, confondant esclavage domestique et esclavage de traite ? Une telle conviction me paraissant simpliste, je préférais me persuader qu'ils ne les comprenaient pas, trouvant offensante leur involontaire occidentalisation. Quant aux Antillais, l'Afrique était un mystérieux background qui leur faisait peur et qu'ils n'osaient pas déchiffrer. Moi, au contraire, cet inconnu à l'entour de moi m'attirait et m'intriguait.

...

Qu'on ne vienne pas me reprocher d'avoir fait l'amour avec le fils d'un des plus sanguinaires dictateurs qui aient jamais existé. Jacques n'était pas cela pour moi. Je vivais une passion. La passion n'analyse pas, ne fait pas la morale. Elle brûle, elle incendie, elle consume.

...

"Nous préférons la pauvreté dans la liberté, à l'opulence dans l'esclavage."

Sékou Touré

...

"Comment pouvez-vous mener une vie pareillement végétative alors que vous êtres si intelligente ?"

Etais-je encore intelligente ?

...

A présent, que voulait-on de moi ? Que j'adopte entièrement la culture de l'Afrique ? Ne pouvait-on m'accepter comme j'étais, avec mes bizarreries, mes cicatrices et mes tatouages ? D'ailleurs, d'intégrer se résumait-il à modifier superficiellement son apparence ? Baragouiner des langues ? Dessiner des rosaces dans ses cheveux ? La véritable intégration n'implique-t-elle pas avant tout une adhésion de l'être, une modification spirituelle ?

...

Mes nouveaux mentors ne se souciaient pas seulement de fustiger les méfaits de la colonisation. Ils soulignaient les tares de l'ère pré-coloniale.

"Ah non ! Ce n'était pas un Âge d'Or comme les exaltés le clament ! répétait Hamilcar. Nous connaissions entre autres l'esclavage domestique, le système des castes, l'oppression des femmes sans parler de mille pratiques barbares comme l'excision, le meurtre des jumeaux, des albinos."

...

"Si l'on prétend diriger un peuple, aimait-il à répéter, on doit prêcher d'exemple."

...

Moi, je ne haïssais pas l'Afrique. Je savais à présent qu'elle ne m'accepterait jamais telle que j'étais. Cependant, je ne la rendais nullement responsable de mes difficultés, conséquences de mes décisions personnelles. Ce qui me torturait, c'est que je n'arrivais pas à la cerner avec précision. Trop d'images contradictoires se superposaient. On ne savait laquelle privilégier : celle complexe et sans rides des ethnologues. Celle spiritualisée à outrance de la Négritude. Celle de mes amis révolutionnaires, souffrante et opprimée. Celle de Sékou Touré et de sa clique, proie juteuse à dépecer. Aussi comme Diogène qui cherchait un honnête homme aux portes d'Athènes, j'aurais voulu moi aussi m'armer d'une lanterne et courir en criant :

"Afrique, où es-tu ?"

...

Comment se métamorphosait le français lorsqu'il passait à travers le filtre d'une créativité étrangère, en l'occurrence africaine ? Il ne s'agissait pas simplement de répertorier et d'analyser les métaphores inattendues, mais de scruter la coloration intérieure de la langue. Se modifiait-elle ?

...

"C'est une erreur de croire, fit-il, que le peuple est naturellement prêt pour la révolution. Il est lâche, le peuple, matérialiste, égoïste. Il faut le forcer et c'est ce que Sékou a été obligé de faire.

- Le forcer ! m'exclamai-je. Est-ce que cela veut dire qu'il faut l'emprisonner, le torturer, le tuer ?"

...

J'ignorais qu'avec celui de la liberté, je commençais une autre forme d'apprentissage. Apprendre à exprimer mes idées.

...

"Woman is the nigger of the world."

John Lennon

...

Au fond, au fin fond de l'esprit des "vieux colonisés", comme les Caribéens et les Noirs Américains, quoiqu'ils s'en défendent, est-ce qu'il ne traînait pas une bonne dose d'arrogance vis-à-vis de l'Afrique dont ils ne parvenaient jamais à se défaire ? Voire un sentiment de supériorité ? J'en avais douté autrefois. Ne fallait-il pas à présent se l'avouer ? L'éducation ne peut se renier entièrement.

...

Ceux qui comme Kwame Nrumah, Hamilcar Cabral, Seyni, peut-être Sékou Touré et les révolutionnaires, abordaient l'Afrique et son passé anté-colonial, avec des notions modernes et en fin de compte occidentales, telles que justice pour tous, tolérance, égalité, non seulement ne la comprenaient pas, mais lui faisaient le plus grand tort. L'Afrique était une complexe construction autarcique qu'il fallait accepter en bloc avec ses laideurs et ses trouvailles de splendeur. Accepter et même chérir. Car viendrait le temps de la colonisation, qui serait celui du mépris aveugle et de la destruction par les Européens. Les tenants de la Négritude péchaient, quant à eux, par excès d'idéalisme. Ils ne voulaient retenir que des beautés défuntes qu'ils prétendaient éternelles.

...

Qui se souciait encore du peuple africain ? Personne.

...

Je sentais que j'étais en sursis. Tout cela était pour finir.

Quand ? Comment ?

J'étais pareille à un dormeur qui s'accroche au sommeil, sachant que le réveil lui amènera un cauchemar.

12:17 Écrit par charlotte sapin dans Bio/autobiographie, Citation, Culture, Littérature antillaise, Littérature française, Livre | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | | | Pin it!

11/10/2012

La vraie couleur de la vanille de Sophie Chérer

culture,citation,littérature,livre,roman,biographie,esclavage,histoire,littérature jeunesseEditions L'école des loisirs - 208 pages

Présentation de l'éditeur : Dans la nuit tropicale, un jeune garçon s'enfuit. Il s'appelle Edmond, mais n'a pas de nom de famille. C'est un garçon étrange, passionné, d'une intelligence hors du commun. Il n'a jamais appris à lire, pourtant il connaît le grec ancien. Il n'est jamais allé à l'école, mais ses connaissances en botanique égalent celles des meilleurs savants. Edmond est noir, il est né esclave. Il est orphelin, mais n'a pas connu le même sort que ses parents. A sa naissance, un homme blanc l'a pris sous sa protection, l'a aimé, l'a presque adopté. Et cet homme, ce soir, vient de le trahir. Dans sa fuite, Edmond emporte deux secrets. Le premier est un secret terrible, qu'il ne peut révéler à personne. Le second est au contraire un secret miraculeux, une découverte extraordinaire qu'il a faite lui-même, et qui peut changer le destin de son île. Mais qui croira la parole d'un enfant noir, en 1841 ? Ce livre raconte une histoire vraie. Elle se passe sur l'île de la Réunion, alors appelée île Bourbon, à l'époque où, malgré la Déclaration des droits de l'Homme, les mains coupées des esclaves ornaient encore les couloirs des maisons des maîtres, à l'époque où tout un peuple vivait et mourait dans les champs de canne à sucre.

Et bien... Moi qui souhaitais me divertir de mes "lectures de grande" par le truchement d'un roman jeunesse, je n'ai pas choisi le plus léger. Pour autant, aucun regret ! Sophie Chérer, auteur de nombreux romans à L'école des loisirs, signe avec La vraie couleur de la vanille une biographie romancée édifiante qu'il eut été dommage de manquer.

Ce voyage historique au coeur de l'Île Bourbon - ancienne appellation de la Réunion en hommage à la famille royale - nous plonge dans les heures les plus sombres de ce petit bout de terre de l'archipel des Mascareignes. Abordant le dur sujet de l'esclavage, ce récit est d'autant plus poignant que le jeune héros, Edmond Albius, a vraiment existé.

Orphelin de naissance, descendant d'esclaves, Edmond a la chance d'être né au coeur de la plantation d'un maître qui, en dépit des principes d'alors, décide de l'adopter et de lui transmettre son savoir, sa passion : la botanique. Pendant de nombreuses années, l'histoire est belle. Ferréol Bellier Beaumont traite Edmond comme son égal, presque comme son fils, et lui apprend tout ce qu'il y a à savoir de la Nature. Mais quand le disciple dépasse le maître, tout s'écroule et toute l'atrocité de l'époque et de ses moeurs se met en branle... Qu'un enfant, noir et esclave de surcroît, puisse découvrir ce que tout un chacun cherche en vain depuis si longtemps, impensable, inconcevable, hors de question et triste retour à son originelle condition !

Entre paternalisme et cruauté, Sophie Chérer offre une approche de la sinistre période de la colonisation et de ses incidences dramatiques sur d'innombrables existences. Avec un lyrisme descriptif suffisamment admirable pour être souligné, l'écrivain ouvre de surcroît une délicieuse petite fenêtre sur une discipline peu habituelle : la botanique. Mais elle rend surtout un vibrant hommage à un homme trop longtemps ignoré, pourtant initiateur des belles heures de l'Île. Une injuste spoliation que ce magnifique livre tente de réparer, ne serait-ce qu'un instant.

Cette lecture puissante et juste est une fantastique invite à la découverte de l'Histoire et à la réflexion sur la nature humaine. Elle rappelle, c'est malheureusement nécessaire, combien le respect de chacun est fondamental. Impossible de ne pas être à la fois dévasté par cette histoire et également de se réjouir de ne plus jamais regarder la vanille du même oeil... Un texte poétique, intelligent, humain à mettre entre toutes les mains dès 13 ans !

Extraits :

Dans les champs de la découverte, le hasard ne visite que les esprits préparés.

Louis Pasteur

...

- ÊTRE BLANC !

Unique réponse de Miles Davis, trompettiste et compositeur, à la question de Pannonica de Koenigswarter dans Les Musiciens de Jazz et leurs trois voeux.

...

Il allait élever un enfant noir. Parfaitement ! Passionnément. Partager avec lui son savoir. Il allait damer le pion à tous ces incultes abrutis par leurs richesses, qui voulaient des ceintures toujours plus dorées, des calèches toujours plus armoriées, des robes toujours plus brodées, des colliers toujours plus emperlés, des mets toujours plus gras, qui venaient faire craquer leurs articulations et leurs bottes dans les génuflexions, dimanche après dimanche, et sans rien écouter, rien comprendre de ce qui se disait sous la nef. Qui s'apprêtaient à fêter un Noël de plus, et une Epiphanie, en faisant mine de croire qu'un Noir peut être roi, qu'un Noir peut être mage, qu'un Noir avait pu être l'un des premiers du monde à saluer leur Dieu et à le vénérer, et qui, à peine sortis de la célébration, s'en iraient recommencer à traiter les nègres comme avant, comme des rats, comme des chiens.

...

Car là où les botanistes baptisaient les fleurs, les arbres et les buissons de noms sonores comme des bijoux, qui pour honorer une épouse, une fille ou une maîtresse, qui pour décorer un collègue et qui pour se flatter soi-même, les maîtres donnaient aux Noirs des noms comme des coups.

Certains pratiquaient l'ironie. Ils les affublaient de noms de dieux, d'empereurs ou de héros, Jupiter, Zéphir, Adonis, Pompée, Charlemagne, pour mieux les traiter en sous-hommes. De noms de vertus, Minutie, Généreux, Franchin, pour mieux leur infliger leurs propres vices. De noms de villes lointaines, Coblence, Bayonne, pour mieux les clouer là, les empêcher de fuir. De noms de mois de l'année ou de jours de la semaine, Janvier, Avril, Mardi, Jeudi, pour mieux leur interdire du jouir du temps, des saisons et des heures.

D'autres étaient plus directs. Ils les affligeaient de noms grecs dont le sens leur échappait, Philogène, Scholastique, Euphrasie, Polycarpe, ou de calembours idiots, Groné, Pacape, Monchéry, pour amuser, pour s'amuser. Pour tenir à distance. Ferréol était sûr que, si certains de ses pairs avaient pris un malin plaisir à baptiser ainsi leurs esclaves, c'était, paradoxalement, pour ne pas être tentés de les appeler vraiment. Les interpeller, c'était les considérer. Leur parler normalement, c'était faire d'eux des humains à part entière. Plus grave : dire leur nom, c'était s'attendre à les aimer.

...

Il lisait l'Emile ou l'éducation, de Jean-Jacques Rousseau. Il lisait Histoire naturelle, générale et particulière, de M. Buffon. Il y puisait des idées choquantes. Celle-ci, par exemple : que les hommes qui deviennent les plus intelligents et les plus vifs d'esprit sont peut-être ceux qu'enfants on a laissés jouer sans leur lier les mains.

...

Ferréol voulut parler. Il baissa les yeux sur le petit qui, au même moment, levait les siens vers lui. Ils échangèrent un sourire et Ferréol comprit soudain qu'il valait mieux se taire, que tout son n'aurait fait qu'abîmer cet instant, que, pas plus que les complicités, les caresses ne se réclament. Elles arrivent. Inattendues. Bénies. Et puis s'en vont.

...

La plupart des êtres humains ne font que passer à travers la Nature. Toi, connais-la. Sens-la. Sers-la. Aime-la.

...

Mais Edmond était trop noir pour les Blancs, trop blanchi pour les Noirs, trop gâté pour les brimés, trop oisif pour les travailleurs, trop soumis pour les libres, trop naïf pour les adultes, trop édifié pour les enfants. Trop intelligent pour le commun des mortels. Nulle part il n'était à sa place.

18:39 Écrit par charlotte sapin dans Bio/autobiographie, Citation, Culture, Littérature française, Littérature jeunesse, young adult, Livre, Roman | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | | Pin it!

09/10/2012

Beauvoir in love d'Irène Frain

A paraître le 18 octobre 2012culture,citation,littérature,livre,roman,biographie,philosophie,amour,féminisme

Editions Michel Lafon - 407 pages

Présentation de l'éditeur : On connaît la légende Beauvoir, intellectuelle majeure du XXe siècle, figure de proue du féminisme et compagne de Jean-Paul Sartre. Mais que sait-on de l'amoureuse déchirée qui se cachait derrière l'icône ? 1947. Simone de Beauvoir débarque aux États-Unis pour donner une série de conférences sur l'existentialisme. En vérité, Sartre fait tout pour la tenir à l'écart de son idylle avec la mystérieuse Dolorès Vanetti. Là, à près de 40 ans, Beauvoir va faire la rencontre d'un écrivain américain hors normes : le séduisant Nelson Algren. Dès leur premier échange, c'est le choc. En moins de vingt-quatre heures, dans les bas-fonds de Chicago, entre bars sordides, planques de junkies et un deux-pièces sommaire, Simone revit. Avec Algren, elle va découvrir ce qu'il y a de plus bouleversant dans l'amour au masculin : ses élans de romantisme, ses fureurs et ses émois enfantins... Constamment attisée par leurs séparations et d'éphémères retrouvailles, la tension amoureuse se fait parfois insoutenable. Mais elle réveille aussi l'énergie créatrice des deux amants. C'est à ce moment-là qu'ils écrivent leurs chefs-d'oeuvre : Nelson, le roman qui lui vaudra la gloire, L'Homme au bras d'or, et Simone Le Deuxième Sexe, texte fondateur de la libération des femmes. Ils auront, en tout et pour tout, été réunis pendant moins d'un an mais le souvenir de leur histoire les hantera jusqu'à la mort. À travers ce livre, Irène Frain fait renaître toute la magie et l'illusion des amours impossibles. Celles qu'on n'oublie jamais.

Au sortir de cette biographie romancée que j'ai dévorée, je suis aussi subjuguée qu'agacée.

Subjuguée tout d'abord parce que j'ai un sérieux faible - faut-il m'en excuser ? - pour les histoires d'amour. Si tant est qu'elles ne soient pas trop affectées, papelardes, mielleuses, je les trouve exquises et ce d'autant plus quand les amants évoqués ont existé. Quand, de surcroît comme c'est le cas dans Beauvoir in love, il s'agit de personnalités supérieurement intelligentes qui semblaient manier mieux que quiconque les mots d'amour, c'est l'apothéose. Les mots seulement car pour le reste, bien qu'érudits, Simone de Beauvoir et Nelson Algren étaient aussi désemparés et absurdes que tout un chacun face à la puissance dévastatrice des sentiments.

C'est là que j'en viens à l'agacement. Mais pourquoi Simone de Beauvoir s'est-elle laissée manipuler sa vie durant par ce sale bonhomme qu'était Sartre, au point de sacrifier sa passion pour un homme qui l'aimait réllement, profondément, furieusement, respectueusement ? Comment une si grande figure du féminisme et de l'existentialisme a-t-elle pu prôner de telles idées tout en étant à ce point l'esclave d'un tel goujat pervers et égocentrique ? J'ai beau savoir, d'expérience, qu'il ne faut pas juger des actes amoureux qui s'imposent à la raison des amants, je ne peux m'empêcher de ressentir viscéralement cet immense gâchis.

En cela, Beauvoir in love est une vraie réussite puisque sa lecture provoque des sentiments violents et déchirants à la mesure de ceux, bien plus intenses fatalement, du célèbre Castor et du lauréat du National Book Award de 1950 (L'homme au bras d'or, éditions Folio). Iréne Frain entremêle avec brio exactitudes historiques et échappées romanesques visant à combler les espaces vides laissés par les mensonges, les silences et le caractère lacunaire ou inaccessible de certaines archives. Comme elle le dit elle-même dans son avant-propos, elle est "convaincue que l'Histoire peut laisser place à l'imagination. Et que l'imagination elle-même peut être rigoureuse."

Effectivement, Beauvoir in love sonne juste et résonne longtemps tant on retrouve un peu de ses amours mortes dans la passion de ces deux êtres qui, avant d'être des personnalités, étaient une femme et un homme, deux coeurs unis et déchirés. Irène Frain signe ici incontestablement un grand roman qui n'est pas sans rappeler le Goncourt 2007, excusez du peu, Alabama Song de Gilles Leroy.

Extraits :

Rien ne t'arrive sans que tu l'aies laissé se produire.

Nelson Algren

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Ma vie, je l'ai vécue comme je voulais la vivre... Le monde réel est un vrai foutoir.

Simone de Beauvoir

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Des machines à écrire, il aime tout, le clavier, le ruban, l'odeur d'encre, le levier de retour du chariot, la petite sonnerie qu'il émet à chaque passage à la ligne.

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Entre les lignes se lit aussi le choc qui fit de lui un autre homme à son retour de guerre. Sitôt débarqué en Amérique, il n'a pas seulement constaté que presque partout, les néons inhumains du Roi-Dollar avaient remplacé les becs de gaz. Dans les livres qu'il a achetés, il a vu qu'à part Hemingway, les romanciers de son pays s'étaient presque tous mis à raconter des histoires pour nantis. Ca l'a écoeuré. Mais très vite, il a pensé : les livres, c'est comme l'éclairage ; les hommes ont changé les lampes mais la Lune est toujours là, au-dessus de nos têtes, à nous observer de son oeil qui ne se fait jamais avoir. Et il s'est mis à écrire comme la Lune aurait fait si elle avait été romancière : il est allé chercher ses personnages là où personne ne va jamais. Histoire de mettre un peu d'humanité, comme il disait cet après-midi, dans les déserts de néon où les gens vont bientôt crever la gueule ouverte si la sincérité des écrivains ne s'en mêle pas.

Car il y a beaucoup d'espoir, dans ce qu'il écrit. Ce type croit à la toute-puissance des mots. Et il a l'air de penser que, chez tout homme, même la plus noire crapule, demeure un lac d'innocence absolument intact. Selon lui, il peut ressurgir à tout moment au grand jour. Il suffit que le type, ou la fille, reçoive un peu d'amour. Et l'amour - ça éclate à chaque page de son livre -, c'est regarder l'autre.

Il donne parfois envie de pleurer, son bouquin. Il n'y a que la vérité pour vous mouiller les yeux de cette façon-là. Et si cet homme aimait de la même façon qu'il écrit ?

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Elle tombe de sommeil, referme le livre. Et cependant, l'instant d'apèrs, le rouvre. Et se replonge dans sa lecture.

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On y voit deux amants qui, au lendemain de leur première nuit, s'amusent à parodier une cérémonie de mariage. L'homme, par dérision, glisse au doigt de sa maîtresse une bague de pacotille. La femme, comme lui, semble familière des aventures d'un soir ; d'un seul coup, pourtant, tout dérape : elle se penche sur l'anneau et l'embrasse comme s'il était sacré.

Son geste impressionne l'homme. Et l'émeut. Moitié pour fêter ça, sans doute, moitié pour renouer avec la joyeuse désinvolture des moments précédents, il ouvre une bouteille de chianti. Les deux amants se mettent à boire. Cette fois, ils s'amusent à échanger des serments. Mais au bout d'une heure, ils s'aperçoivent qu'ils pensent tout ce qu'ils disent. Une fois encore, la gravité les a rattrapés.

Selon ce texte, pour cette cérémonie improvisée, les deux amants se trouvèrent aussi un prêtre : le ciel.

...

Il en va ainsi des histoires d'amour : même lorsqu'elles sont finies, des riens - bouts de scène, mots en miettes, gestes saisis au vol - demeurent figés dans la mémoire des amants et ne meurent qu'avec eux.

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"Petite, comment as-tu pu avoir envie de moi si vite, si grossièrement et si intensément, la toute première nuit, comme jamais aucune femme n'a eu envie d'un homme auparavant ?"

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Pour la première fois de son existence, la vie lui paraît plus forte que les mots.

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"Je veux tout de la vie, être une femme et aussi un homme, avoir beaucoup d'amis, et aussi la solitude, travailler énormément, écrire de bons livres, et aussi voyager, m'amuser, être égoïste et aussi généreuse..."

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Devant elle, par moments, je redeviens le gosse timide que j'étais à quinze ans, je perds tout mon bagout. Alors que je sais parfaitement que le monde n'est jamais qu'un bordel aux rideaux tirés, je l'ai même écrit dans un livre.

...

"Je lui ai envoyé le roman où je raconte ma jeunesse. J'espère qu'elle comprendra ce que j'ai dit à la première page sur la Maudite Sensation, cette impression qui me prend si souvent, d'être floué, refait, depuis que je suis né.

...

Mais dès qu'ils ont poussé la porte du deux-pièces, ils ont bien dû voir la réalité en face : quelque chose d'évanescent flottait dans l'air. Quelque chose qui s'en allait, qui serait bientôt perdu.

Et ce quelque chose en suspens, à la veille de s'enfuir, ils ont tout de suite vu ce que c'était : la magie. Le sortilège étrange qui avait fait qu'ici, pendant quelques jours, chaque instant avait été d'or ; et le moindre geste, le moindre mot, un diamant tombé des étoiles.

Ils n'en ont pas parlé, ni lui, ni elle : ils se sont dit que s'ils en parlaient, ce serait encore pire. Mais ce soir-là, se souvint Simone, Nelson lui fit l'amour à la va-vite, et mal. C'était la première fois.

...

Fichu pour les gestes mais pour les mots, encore un peu de marge. Cette fois ils s'y prennent bien, le quart d'heure suivant ressuscite la magie.

Sauf que ça se passe au téléphone. Et le téléphone, en même temps que ça fait un bien fou, ça fait aussi très mal. Ils finissent par raccrocher.

...

A la fin des nuits les plus enivrantes se lève toujours un matin où les amants se retrouvent englués dans la boue de notre bonne vieille Terre, contraints de passer chaque jour toutes sortes de compromis, arrangements et cotes mal taillées avec ceux qui la peuplent - "les autres", comme les appelait Sartre, qui proclamait que c'était l'enfer.

...

Donc la raison qui n'a plus de prise, subitement, le corps qui n'en fait qu'à sa guise et s'emmêle à l'autre corps, s'y ligote, s'y scelle. L'amour est impossible, oui. Mais surtout impossible à finir.

...

Dans toutes les larmes s'attardent un espoir...

Simone de Beauvoir

11:40 Écrit par charlotte sapin dans Bio/autobiographie, Citation, Culture, Littérature française, Livre, Roman | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | | Pin it!

08/10/2012

Pas de pitié pour les gueux de Laurent Cordonnier

pas de pitié pour les gueux.jpgSur les théories économiques du chômage

Editions Raisons d'agir - 124 pages

Présentation de l'éditeur : Pourquoi y a-t-il du chômage ? Parce que les salariés en veulent toujours trop… parce qu’ils recherchent la sécurité, la rente et se complaisent dans l’assistanat… parce qu’ils sont roublards, paresseux, primesautiers et méchants, etc. Voilà ce que racontent, en termes certes plus choisis, et avec force démonstrations mathématiques, les théories « scientifiques » élaborées par les économistes du travail. L’auteur se livre ici à un véritable travail de traduction en langage littéraire des théories savantes, au terme duquel il apparaît que leur signification, « une fois défroquées de leurs oripeaux savants, frôle souvent l’abject, à un point dont on n’a généralement pas idée ». C’est justement pour en donner idée que ce livre est écrit.

Voilà un formidable ouvrage d’économie !

Ce livre est une réflexion pertinente sur le monde du travail et l’une de ses entités, les chômeurs. Economiste maître de conférences à l’Université de Lille 1, l'auteur pourrait se contenter, comme bon nombre de ses coreligionnaires, de nous bombarder de chiffres et de théories absconses autant qu'abstruses mais non, absolument pas. Il préfère l’usage intelligent des mots et plus incroyable encore - crime de lèse-majesté ! -, il fait preuve d'une infinie honnêteté intellectuelle en critiquant les grands courants économiques actuels.

Son extraordinaire pédagogie permet à tout un chacun de comprendre les fondements de l'économie du travail et les théories du chômage. Des explications simples et claires qui permettent d'appréhender facilement ce fléau de nos temps. Son ironie désopilante rend l'ouvrage très divertissant et permet de mettre un peu de légèreté dans un sujet grave.

De chapitre en chapitre, Laurent Cordonnier va démonter l'usine à gaz qu’est le marché du travail - existe-t-il vraiment ? - rêvée par les économistes adeptes de la théorie néolibérale. En quelques pages seulement, il parvient à révéler la vaste farce capitaliste dont nous sommes les dindons, les gueux. Il démonte clairement la manipulation orchestrée par les politiciens, les patrons, les économistes et relayée par les journalistes, qui inventent les théories qui les arrangent. Des théories académiques qui ne tiennent aucun compte de la réalité, de l'humain et sont par le fait évidemment absurdes.

Une plongée brutale mais nécessaire et surtout salutaire qui met à mal bien des préjugés, notamment celui de ce travailleur / chômeur (le travailleur pouvant devenir chômeur et inversement) tour à tour « poltron, roublard, paresseux, primesautier et méchant » ! Un choc, un accident, un télescopage... Ce livre est violent mais pourrait-ce être différent quand d’un côté le travailleur / chômeur est déconsidéré, maltraité, injurié dans son état d’Homme et que de l’autre les théoriciens avancent que « le taux de chômage doit être suffisamment élevé pour qu’il soit payant pour les travailleurs de travailler plutôt que de prendre le risque d’être pris en train de tirer au flanc » ?

Paru en 2000, ce travail rigoureux et plein d'humour pourrait paraître daté. Pourtant il n'a pas pris une ride et s'inscrit plus que jamais dans l'actualité des multiples crises connues et vécues ces dernières années. Un essai essentiel pour mieux comprendre le monde qui nous entoure et déjouer, au moins intellectuellement, les mépris et méprises qui nous sont adressés, nous travailleuses, travailleurs... D'aucuns diront peut-être que ce travail est pour le moins marqué politiquement. Mais sans doute sera-ca parce que cette analyse les dérange...

En guise de conclusion, un dernier boum : disons-nous que quand un grand acteur économique avance qu’il s’agit d’un signal au marché du travail, cela n’augure rien de bon pour nous... Mais en fait, nous le savions déjà, malheureusement...

Extrait :

Milton Friedman, le chef de file du monétarisme, a peut-être raison : la meilleure chose que l’on puisse faire avec les pauvres, c’est de les laisser tranquilles. Ils n’ont que ce qu’ils méritent, et qu’ils ont bien cherché.

Rédigé par Vincent

12:58 Écrit par charlotte sapin dans Citation, Culture, Essai, Les billets de Vincent, Littérature française, Livre, Travail | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | | Pin it!