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12/10/2012

La vie sans fards de Maryse Condé

Editions JC Lattès - 334 pagesla vie sans fards.jpg

Présentation de l'éditeur : Trop souvent les autobiographies deviennent des constructions de fantaisie. Il semble que l'être humain soit tellement désireux de se peindre une existence différente de celle qu'il a vécue, qu'il l'embellit, souvent malgré lui. Il faut donc considérer La Vie sans fards comme une tentative de parler vrai, de rejeter les mythes et les idéalisations flatteuses et faciles. Voici peut-être le plus universel de mes livres. Il ne s'agit pas seulement d'une Guadeloupéenne tentant de découvrir son identité en Afrique ou de la naissance longue et douloureuse d'une vocation d'écrivain chez un être apparemment peu disposé à le devenir. Il s'agit d abord et avant tout d'une femme cherchant le bonheur, cherchant le compagnon idéal et aux prises avec les difficultés de la vie. Elle est confrontée à ce choix capital et toujours actuel : être mère ou exister pour soi seule. Je pense que La Vie sans fards est surtout la réflexion d'un être humain cherchant à se réaliser pleinement. Mon premier roman s'intitulait En attendant le bonheur, ce livre affirme : il finit toujours par arriver. »

Loving Frank de Nancy Horan, Alabama song de Gilles Leroy, Accordez-moi cette valse de Zelda Fitzgerald, Tant que je serai noire de Maya Angelou, Ciseaux de Stéphane Michaka, La Déesse des petites victoires de Yannick Grannec, Moi, Jean Gabin de Goliarda Sapienza, Une année studieuse d'Anne Wiazemsky, L'aimer ou le fuir de Delphine de Malherbe...

Autant de récits (et bien d'autres encore dans la catégorie Bio/autobiographie) que j'ai adorés. Force est de constater que les textes emprunts de réalité, même romancés, ont ce supplément d'âme qui les rendent si puissants. Des écrits sublimes auxquels on s'accroche puisqu'ils nous racontent la possible extra-ordinarité de l'existence. Mais est-ce bien la vie ? C'est ce que Maryse Condé reproche à ces textes : leur manque d'authenticité. Partant, elle a choisi de se montrer sans fards... Ce choix ne diminue en rien la force du récit - peut-être même la renforce-t-elle ? Mais paradoxalement, ce n'est pas le merveilleux qui m'a guidée ici, c'est la colère.

Des Antilles à l'Europe en passant longtemps, trop longtemps par l'Afrique, Maryse Condé nous fait suivre son cheminement en quête d'elle-même guidée par ses pathologiques amours sur l'autel desquelles elle a sacrifié ses enfants. Alors certes, c'est la voix d'une femme qui se montre courageuse en se mettant ainsi à nu et se révèle humaine dans ses failles. Mais elle m'est surtout apparue atrocement égoïste. Indigne jugement de ma part quand je ne sais que trop que le coeur ignore la raison mais je n'ai pu m'empêcher d'être révoltée.

Un peu comme pour Rien ne s'oppose à la nuit de Delphine de Vigan, la plume est admirable mais le propos me semble déplacé. Je crois que les écrivains ne devraient se livrer qu'entre les lignes. Pas crûment, impudiquement. J'attends de l'auteur qu'il m'embarque, même dans la noirceur, mais je ne veux pas savoir que c'est la sienne. D'autant qu'ici, ce déballage public aurait dû à mon sens prendre la forme non pas d'un livre, mais d'une lettre à ses enfants pour leur demander leur pardon. C'est certainement l'ambition qui a tenu la plume de Maryse Condé, mais en me mettant à la place de ses enfants, je suis convaincue que ce livre m'aurait rendue furieuse. Car malgré les conséquences douloureuses par ricochet de ses choix et même dans sa tentative d'expiation, c'est le nombrilisme qui transpire tout au long de la narration. Comment être excusée dès lors ?

A l'instar de Beauvoir in love d'Irène Frain, je suis effarée de voir ces femmes érudites et engagées à ce point dépendantes des hommes, surtout des plus méprisables. Peut-être l'intelligence amoureuse est-elle inversement proportionnelle à celle de l'esprit ?

Quoiqu'il en soit, je réitère, le style est somptueux mais la femme, la vraie, est décevante. Difficile pour moi - c'est absurde, je le conçois - d'excuser l'imperfection des auteurs. Une chose est sûre, ce livre ne m'a pas laissée indifférente !

Extraits :

Pourquoi faut-il que toute tentative de se raconter aboutisse à un fatras de demi-vérités ? Pourquoi faut-il que les autobiographies ou les mémoires deviennent trop souvent des édifices de fantaisie d'où l'expression de la simple vérité s'estompe, puis disparaît ? Pourquoi l'être humain est-il tellement désireux de se peindre une existence aussi différente que celle qu'il a vécue ?

...

D'une certaine manière, j'ai toujours éprouvé de la passion pour la vérité, ce qui, sur le plan privé comme public, m'a souvent desservie.

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La principale raison qui explique que j'ai tant tardé à écrire, c'est que j'étais si occupée à vivre douloureusement que je n'avais de loisir pour rien d'autre. En fait, je n'ai commencé à écrire que lorsque j'ai eu moins de problèmes et que j'ai pu troquer des drames de papier contre de vrais drames.

...

Je tenterai plutôt de cerner la place considérable qu'a occupée l'Afrique dans mon existence et dans mon imaginaire. QU'est-ce que j'y cherchais ? Je ne le sais toujours pas avec certitude. En fin de compte, je me demande si à propos de l'Afrique, je ne pourrais pas reprendre à mon compte presque sans les modifier les paroles du héros de Marcel Proust dans Un amour de Swann :

"Dire que j'ai gâché des années de ma vie, que j'ai voulu mourir, que j'ai eu mon plus grand amour pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n'était pas mon genre."

...

"Tu ne mérites pas ce qui t'arrive !" ajoutait Yvane, révoltée.

Moi-même, je ne savais que penser. A certains moments, j'avais la conviction d'avoir été victime d'une immense injustice. A d'autres, une voix me soufflait que je méritais ce qui m'arrivait, la conviction d'appartenir à une espèce supérieure dans laquelle j'avais été élevée ayant irrité le sort. Je suis sortie de cette épreuve à jamais écorchée vive, ne possédant guère de confiance dans le sort, redoutant à chaque instant les coups sournois du destin.

...

Condé était un "Africain". (...) Je croyais que si j'abordais au continent chanté par mon poète favori, je pourrais renaître. Redevenir vierge. Tous les espoirs me seraient à nouveau permis. N'y flotterait pas le souvenir malfaisant de celui qui m'avait fait tant de mal. Pas étonnant si mon mariage n'avait pas duré : j'avais posé sur les épaules de Condé un poids d'attentes et d'imagination né de mes déceptions. Cette charge était trop lourde pour lui.

...

Je me refusais à croire, ce qui était communément admis, que les Africains détestaient les Antillais. Qu'ils les croyaient habités d'un sentiment de supériorité qu'à leurs yeux, rien ne justifiait. N'étaient-ce pas d'anciens esclaves, disaient-ils avec mépris, confondant esclavage domestique et esclavage de traite ? Une telle conviction me paraissant simpliste, je préférais me persuader qu'ils ne les comprenaient pas, trouvant offensante leur involontaire occidentalisation. Quant aux Antillais, l'Afrique était un mystérieux background qui leur faisait peur et qu'ils n'osaient pas déchiffrer. Moi, au contraire, cet inconnu à l'entour de moi m'attirait et m'intriguait.

...

Qu'on ne vienne pas me reprocher d'avoir fait l'amour avec le fils d'un des plus sanguinaires dictateurs qui aient jamais existé. Jacques n'était pas cela pour moi. Je vivais une passion. La passion n'analyse pas, ne fait pas la morale. Elle brûle, elle incendie, elle consume.

...

"Nous préférons la pauvreté dans la liberté, à l'opulence dans l'esclavage."

Sékou Touré

...

"Comment pouvez-vous mener une vie pareillement végétative alors que vous êtres si intelligente ?"

Etais-je encore intelligente ?

...

A présent, que voulait-on de moi ? Que j'adopte entièrement la culture de l'Afrique ? Ne pouvait-on m'accepter comme j'étais, avec mes bizarreries, mes cicatrices et mes tatouages ? D'ailleurs, d'intégrer se résumait-il à modifier superficiellement son apparence ? Baragouiner des langues ? Dessiner des rosaces dans ses cheveux ? La véritable intégration n'implique-t-elle pas avant tout une adhésion de l'être, une modification spirituelle ?

...

Mes nouveaux mentors ne se souciaient pas seulement de fustiger les méfaits de la colonisation. Ils soulignaient les tares de l'ère pré-coloniale.

"Ah non ! Ce n'était pas un Âge d'Or comme les exaltés le clament ! répétait Hamilcar. Nous connaissions entre autres l'esclavage domestique, le système des castes, l'oppression des femmes sans parler de mille pratiques barbares comme l'excision, le meurtre des jumeaux, des albinos."

...

"Si l'on prétend diriger un peuple, aimait-il à répéter, on doit prêcher d'exemple."

...

Moi, je ne haïssais pas l'Afrique. Je savais à présent qu'elle ne m'accepterait jamais telle que j'étais. Cependant, je ne la rendais nullement responsable de mes difficultés, conséquences de mes décisions personnelles. Ce qui me torturait, c'est que je n'arrivais pas à la cerner avec précision. Trop d'images contradictoires se superposaient. On ne savait laquelle privilégier : celle complexe et sans rides des ethnologues. Celle spiritualisée à outrance de la Négritude. Celle de mes amis révolutionnaires, souffrante et opprimée. Celle de Sékou Touré et de sa clique, proie juteuse à dépecer. Aussi comme Diogène qui cherchait un honnête homme aux portes d'Athènes, j'aurais voulu moi aussi m'armer d'une lanterne et courir en criant :

"Afrique, où es-tu ?"

...

Comment se métamorphosait le français lorsqu'il passait à travers le filtre d'une créativité étrangère, en l'occurrence africaine ? Il ne s'agissait pas simplement de répertorier et d'analyser les métaphores inattendues, mais de scruter la coloration intérieure de la langue. Se modifiait-elle ?

...

"C'est une erreur de croire, fit-il, que le peuple est naturellement prêt pour la révolution. Il est lâche, le peuple, matérialiste, égoïste. Il faut le forcer et c'est ce que Sékou a été obligé de faire.

- Le forcer ! m'exclamai-je. Est-ce que cela veut dire qu'il faut l'emprisonner, le torturer, le tuer ?"

...

J'ignorais qu'avec celui de la liberté, je commençais une autre forme d'apprentissage. Apprendre à exprimer mes idées.

...

"Woman is the nigger of the world."

John Lennon

...

Au fond, au fin fond de l'esprit des "vieux colonisés", comme les Caribéens et les Noirs Américains, quoiqu'ils s'en défendent, est-ce qu'il ne traînait pas une bonne dose d'arrogance vis-à-vis de l'Afrique dont ils ne parvenaient jamais à se défaire ? Voire un sentiment de supériorité ? J'en avais douté autrefois. Ne fallait-il pas à présent se l'avouer ? L'éducation ne peut se renier entièrement.

...

Ceux qui comme Kwame Nrumah, Hamilcar Cabral, Seyni, peut-être Sékou Touré et les révolutionnaires, abordaient l'Afrique et son passé anté-colonial, avec des notions modernes et en fin de compte occidentales, telles que justice pour tous, tolérance, égalité, non seulement ne la comprenaient pas, mais lui faisaient le plus grand tort. L'Afrique était une complexe construction autarcique qu'il fallait accepter en bloc avec ses laideurs et ses trouvailles de splendeur. Accepter et même chérir. Car viendrait le temps de la colonisation, qui serait celui du mépris aveugle et de la destruction par les Européens. Les tenants de la Négritude péchaient, quant à eux, par excès d'idéalisme. Ils ne voulaient retenir que des beautés défuntes qu'ils prétendaient éternelles.

...

Qui se souciait encore du peuple africain ? Personne.

...

Je sentais que j'étais en sursis. Tout cela était pour finir.

Quand ? Comment ?

J'étais pareille à un dormeur qui s'accroche au sommeil, sachant que le réveil lui amènera un cauchemar.

12:17 Écrit par charlotte sapin dans Bio/autobiographie, Citation, Culture, Littérature antillaise, Littérature française, Livre | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | | | Pin it!

Commentaires

Très beau billet ! Je suis relativement du même avis que toi. Son égoïsme (maladif à mon sens) m'a trop dérangé. Je me permets de citer ton billet sur mon blog du coup. Au plaisir de te lire!

Écrit par : Anna Blume | 28/10/2012

Répondre à ce commentaire

Merci beaucoup pour ton intérêt et ton enthousiasme ! Ton commentaire me rassure dans la mesure où je me demandais si je n'avais pas été trop dure dans mon commentaire... Mais c'est vrai qu'il y a un côté pathologique très dérangeant.
Je découvre ton blog avec plaisir et je l'ajoute rapidement dans ma liste de blogs lecture ! A bientôt :)

Écrit par : charlotte à Anna Blume | 29/10/2012

Les commentaires sont fermés.