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La vraie couleur de la vanille de Sophie Chérer

culture,citation,littérature,livre,roman,biographie,esclavage,histoire,littérature jeunesseEditions L'école des loisirs - 208 pages

Présentation de l'éditeur : Dans la nuit tropicale, un jeune garçon s'enfuit. Il s'appelle Edmond, mais n'a pas de nom de famille. C'est un garçon étrange, passionné, d'une intelligence hors du commun. Il n'a jamais appris à lire, pourtant il connaît le grec ancien. Il n'est jamais allé à l'école, mais ses connaissances en botanique égalent celles des meilleurs savants. Edmond est noir, il est né esclave. Il est orphelin, mais n'a pas connu le même sort que ses parents. A sa naissance, un homme blanc l'a pris sous sa protection, l'a aimé, l'a presque adopté. Et cet homme, ce soir, vient de le trahir. Dans sa fuite, Edmond emporte deux secrets. Le premier est un secret terrible, qu'il ne peut révéler à personne. Le second est au contraire un secret miraculeux, une découverte extraordinaire qu'il a faite lui-même, et qui peut changer le destin de son île. Mais qui croira la parole d'un enfant noir, en 1841 ? Ce livre raconte une histoire vraie. Elle se passe sur l'île de la Réunion, alors appelée île Bourbon, à l'époque où, malgré la Déclaration des droits de l'Homme, les mains coupées des esclaves ornaient encore les couloirs des maisons des maîtres, à l'époque où tout un peuple vivait et mourait dans les champs de canne à sucre.

Et bien... Moi qui souhaitais me divertir de mes "lectures de grande" par le truchement d'un roman jeunesse, je n'ai pas choisi le plus léger. Pour autant, aucun regret ! Sophie Chérer, auteur de nombreux romans à L'école des loisirs, signe avec La vraie couleur de la vanille une biographie romancée édifiante qu'il eut été dommage de manquer.

Ce voyage historique au coeur de l'Île Bourbon - ancienne appellation de la Réunion en hommage à la famille royale - nous plonge dans les heures les plus sombres de ce petit bout de terre de l'archipel des Mascareignes. Abordant le dur sujet de l'esclavage, ce récit est d'autant plus poignant que le jeune héros, Edmond Albius, a vraiment existé.

Orphelin de naissance, descendant d'esclaves, Edmond a la chance d'être né au coeur de la plantation d'un maître qui, en dépit des principes d'alors, décide de l'adopter et de lui transmettre son savoir, sa passion : la botanique. Pendant de nombreuses années, l'histoire est belle. Ferréol Bellier Beaumont traite Edmond comme son égal, presque comme son fils, et lui apprend tout ce qu'il y a à savoir de la Nature. Mais quand le disciple dépasse le maître, tout s'écroule et toute l'atrocité de l'époque et de ses moeurs se met en branle... Qu'un enfant, noir et esclave de surcroît, puisse découvrir ce que tout un chacun cherche en vain depuis si longtemps, impensable, inconcevable, hors de question et triste retour à son originelle condition !

Entre paternalisme et cruauté, Sophie Chérer offre une approche de la sinistre période de la colonisation et de ses incidences dramatiques sur d'innombrables existences. Avec un lyrisme descriptif suffisamment admirable pour être souligné, l'écrivain ouvre de surcroît une délicieuse petite fenêtre sur une discipline peu habituelle : la botanique. Mais elle rend surtout un vibrant hommage à un homme trop longtemps ignoré, pourtant initiateur des belles heures de l'Île. Une injuste spoliation que ce magnifique livre tente de réparer, ne serait-ce qu'un instant.

Cette lecture puissante et juste est une fantastique invite à la découverte de l'Histoire et à la réflexion sur la nature humaine. Elle rappelle, c'est malheureusement nécessaire, combien le respect de chacun est fondamental. Impossible de ne pas être à la fois dévasté par cette histoire et également de se réjouir de ne plus jamais regarder la vanille du même oeil... Un texte poétique, intelligent, humain à mettre entre toutes les mains dès 13 ans !

Extraits :

Dans les champs de la découverte, le hasard ne visite que les esprits préparés.

Louis Pasteur

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- ÊTRE BLANC !

Unique réponse de Miles Davis, trompettiste et compositeur, à la question de Pannonica de Koenigswarter dans Les Musiciens de Jazz et leurs trois voeux.

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Il allait élever un enfant noir. Parfaitement ! Passionnément. Partager avec lui son savoir. Il allait damer le pion à tous ces incultes abrutis par leurs richesses, qui voulaient des ceintures toujours plus dorées, des calèches toujours plus armoriées, des robes toujours plus brodées, des colliers toujours plus emperlés, des mets toujours plus gras, qui venaient faire craquer leurs articulations et leurs bottes dans les génuflexions, dimanche après dimanche, et sans rien écouter, rien comprendre de ce qui se disait sous la nef. Qui s'apprêtaient à fêter un Noël de plus, et une Epiphanie, en faisant mine de croire qu'un Noir peut être roi, qu'un Noir peut être mage, qu'un Noir avait pu être l'un des premiers du monde à saluer leur Dieu et à le vénérer, et qui, à peine sortis de la célébration, s'en iraient recommencer à traiter les nègres comme avant, comme des rats, comme des chiens.

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Car là où les botanistes baptisaient les fleurs, les arbres et les buissons de noms sonores comme des bijoux, qui pour honorer une épouse, une fille ou une maîtresse, qui pour décorer un collègue et qui pour se flatter soi-même, les maîtres donnaient aux Noirs des noms comme des coups.

Certains pratiquaient l'ironie. Ils les affublaient de noms de dieux, d'empereurs ou de héros, Jupiter, Zéphir, Adonis, Pompée, Charlemagne, pour mieux les traiter en sous-hommes. De noms de vertus, Minutie, Généreux, Franchin, pour mieux leur infliger leurs propres vices. De noms de villes lointaines, Coblence, Bayonne, pour mieux les clouer là, les empêcher de fuir. De noms de mois de l'année ou de jours de la semaine, Janvier, Avril, Mardi, Jeudi, pour mieux leur interdire du jouir du temps, des saisons et des heures.

D'autres étaient plus directs. Ils les affligeaient de noms grecs dont le sens leur échappait, Philogène, Scholastique, Euphrasie, Polycarpe, ou de calembours idiots, Groné, Pacape, Monchéry, pour amuser, pour s'amuser. Pour tenir à distance. Ferréol était sûr que, si certains de ses pairs avaient pris un malin plaisir à baptiser ainsi leurs esclaves, c'était, paradoxalement, pour ne pas être tentés de les appeler vraiment. Les interpeller, c'était les considérer. Leur parler normalement, c'était faire d'eux des humains à part entière. Plus grave : dire leur nom, c'était s'attendre à les aimer.

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Il lisait l'Emile ou l'éducation, de Jean-Jacques Rousseau. Il lisait Histoire naturelle, générale et particulière, de M. Buffon. Il y puisait des idées choquantes. Celle-ci, par exemple : que les hommes qui deviennent les plus intelligents et les plus vifs d'esprit sont peut-être ceux qu'enfants on a laissés jouer sans leur lier les mains.

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Ferréol voulut parler. Il baissa les yeux sur le petit qui, au même moment, levait les siens vers lui. Ils échangèrent un sourire et Ferréol comprit soudain qu'il valait mieux se taire, que tout son n'aurait fait qu'abîmer cet instant, que, pas plus que les complicités, les caresses ne se réclament. Elles arrivent. Inattendues. Bénies. Et puis s'en vont.

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La plupart des êtres humains ne font que passer à travers la Nature. Toi, connais-la. Sens-la. Sers-la. Aime-la.

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Mais Edmond était trop noir pour les Blancs, trop blanchi pour les Noirs, trop gâté pour les brimés, trop oisif pour les travailleurs, trop soumis pour les libres, trop naïf pour les adultes, trop édifié pour les enfants. Trop intelligent pour le commun des mortels. Nulle part il n'était à sa place.

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