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Beauvoir in love d'Irène Frain

A paraître le 18 octobre 2012culture,citation,littérature,livre,roman,biographie,philosophie,amour,féminisme

Editions Michel Lafon - 407 pages

Présentation de l'éditeur : On connaît la légende Beauvoir, intellectuelle majeure du XXe siècle, figure de proue du féminisme et compagne de Jean-Paul Sartre. Mais que sait-on de l'amoureuse déchirée qui se cachait derrière l'icône ? 1947. Simone de Beauvoir débarque aux États-Unis pour donner une série de conférences sur l'existentialisme. En vérité, Sartre fait tout pour la tenir à l'écart de son idylle avec la mystérieuse Dolorès Vanetti. Là, à près de 40 ans, Beauvoir va faire la rencontre d'un écrivain américain hors normes : le séduisant Nelson Algren. Dès leur premier échange, c'est le choc. En moins de vingt-quatre heures, dans les bas-fonds de Chicago, entre bars sordides, planques de junkies et un deux-pièces sommaire, Simone revit. Avec Algren, elle va découvrir ce qu'il y a de plus bouleversant dans l'amour au masculin : ses élans de romantisme, ses fureurs et ses émois enfantins... Constamment attisée par leurs séparations et d'éphémères retrouvailles, la tension amoureuse se fait parfois insoutenable. Mais elle réveille aussi l'énergie créatrice des deux amants. C'est à ce moment-là qu'ils écrivent leurs chefs-d'oeuvre : Nelson, le roman qui lui vaudra la gloire, L'Homme au bras d'or, et Simone Le Deuxième Sexe, texte fondateur de la libération des femmes. Ils auront, en tout et pour tout, été réunis pendant moins d'un an mais le souvenir de leur histoire les hantera jusqu'à la mort. À travers ce livre, Irène Frain fait renaître toute la magie et l'illusion des amours impossibles. Celles qu'on n'oublie jamais.

Au sortir de cette biographie romancée que j'ai dévorée, je suis aussi subjuguée qu'agacée.

Subjuguée tout d'abord parce que j'ai un sérieux faible - faut-il m'en excuser ? - pour les histoires d'amour. Si tant est qu'elles ne soient pas trop affectées, papelardes, mielleuses, je les trouve exquises et ce d'autant plus quand les amants évoqués ont existé. Quand, de surcroît comme c'est le cas dans Beauvoir in love, il s'agit de personnalités supérieurement intelligentes qui semblaient manier mieux que quiconque les mots d'amour, c'est l'apothéose. Les mots seulement car pour le reste, bien qu'érudits, Simone de Beauvoir et Nelson Algren étaient aussi désemparés et absurdes que tout un chacun face à la puissance dévastatrice des sentiments.

C'est là que j'en viens à l'agacement. Mais pourquoi Simone de Beauvoir s'est-elle laissée manipuler sa vie durant par ce sale bonhomme qu'était Sartre, au point de sacrifier sa passion pour un homme qui l'aimait réllement, profondément, furieusement, respectueusement ? Comment une si grande figure du féminisme et de l'existentialisme a-t-elle pu prôner de telles idées tout en étant à ce point l'esclave d'un tel goujat pervers et égocentrique ? J'ai beau savoir, d'expérience, qu'il ne faut pas juger des actes amoureux qui s'imposent à la raison des amants, je ne peux m'empêcher de ressentir viscéralement cet immense gâchis.

En cela, Beauvoir in love est une vraie réussite puisque sa lecture provoque des sentiments violents et déchirants à la mesure de ceux, bien plus intenses fatalement, du célèbre Castor et du lauréat du National Book Award de 1950 (L'homme au bras d'or, éditions Folio). Iréne Frain entremêle avec brio exactitudes historiques et échappées romanesques visant à combler les espaces vides laissés par les mensonges, les silences et le caractère lacunaire ou inaccessible de certaines archives. Comme elle le dit elle-même dans son avant-propos, elle est "convaincue que l'Histoire peut laisser place à l'imagination. Et que l'imagination elle-même peut être rigoureuse."

Effectivement, Beauvoir in love sonne juste et résonne longtemps tant on retrouve un peu de ses amours mortes dans la passion de ces deux êtres qui, avant d'être des personnalités, étaient une femme et un homme, deux coeurs unis et déchirés. Irène Frain signe ici incontestablement un grand roman qui n'est pas sans rappeler le Goncourt 2007, excusez du peu, Alabama Song de Gilles Leroy.

Extraits :

Rien ne t'arrive sans que tu l'aies laissé se produire.

Nelson Algren

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Ma vie, je l'ai vécue comme je voulais la vivre... Le monde réel est un vrai foutoir.

Simone de Beauvoir

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Des machines à écrire, il aime tout, le clavier, le ruban, l'odeur d'encre, le levier de retour du chariot, la petite sonnerie qu'il émet à chaque passage à la ligne.

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Entre les lignes se lit aussi le choc qui fit de lui un autre homme à son retour de guerre. Sitôt débarqué en Amérique, il n'a pas seulement constaté que presque partout, les néons inhumains du Roi-Dollar avaient remplacé les becs de gaz. Dans les livres qu'il a achetés, il a vu qu'à part Hemingway, les romanciers de son pays s'étaient presque tous mis à raconter des histoires pour nantis. Ca l'a écoeuré. Mais très vite, il a pensé : les livres, c'est comme l'éclairage ; les hommes ont changé les lampes mais la Lune est toujours là, au-dessus de nos têtes, à nous observer de son oeil qui ne se fait jamais avoir. Et il s'est mis à écrire comme la Lune aurait fait si elle avait été romancière : il est allé chercher ses personnages là où personne ne va jamais. Histoire de mettre un peu d'humanité, comme il disait cet après-midi, dans les déserts de néon où les gens vont bientôt crever la gueule ouverte si la sincérité des écrivains ne s'en mêle pas.

Car il y a beaucoup d'espoir, dans ce qu'il écrit. Ce type croit à la toute-puissance des mots. Et il a l'air de penser que, chez tout homme, même la plus noire crapule, demeure un lac d'innocence absolument intact. Selon lui, il peut ressurgir à tout moment au grand jour. Il suffit que le type, ou la fille, reçoive un peu d'amour. Et l'amour - ça éclate à chaque page de son livre -, c'est regarder l'autre.

Il donne parfois envie de pleurer, son bouquin. Il n'y a que la vérité pour vous mouiller les yeux de cette façon-là. Et si cet homme aimait de la même façon qu'il écrit ?

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Elle tombe de sommeil, referme le livre. Et cependant, l'instant d'apèrs, le rouvre. Et se replonge dans sa lecture.

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On y voit deux amants qui, au lendemain de leur première nuit, s'amusent à parodier une cérémonie de mariage. L'homme, par dérision, glisse au doigt de sa maîtresse une bague de pacotille. La femme, comme lui, semble familière des aventures d'un soir ; d'un seul coup, pourtant, tout dérape : elle se penche sur l'anneau et l'embrasse comme s'il était sacré.

Son geste impressionne l'homme. Et l'émeut. Moitié pour fêter ça, sans doute, moitié pour renouer avec la joyeuse désinvolture des moments précédents, il ouvre une bouteille de chianti. Les deux amants se mettent à boire. Cette fois, ils s'amusent à échanger des serments. Mais au bout d'une heure, ils s'aperçoivent qu'ils pensent tout ce qu'ils disent. Une fois encore, la gravité les a rattrapés.

Selon ce texte, pour cette cérémonie improvisée, les deux amants se trouvèrent aussi un prêtre : le ciel.

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Il en va ainsi des histoires d'amour : même lorsqu'elles sont finies, des riens - bouts de scène, mots en miettes, gestes saisis au vol - demeurent figés dans la mémoire des amants et ne meurent qu'avec eux.

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"Petite, comment as-tu pu avoir envie de moi si vite, si grossièrement et si intensément, la toute première nuit, comme jamais aucune femme n'a eu envie d'un homme auparavant ?"

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Pour la première fois de son existence, la vie lui paraît plus forte que les mots.

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"Je veux tout de la vie, être une femme et aussi un homme, avoir beaucoup d'amis, et aussi la solitude, travailler énormément, écrire de bons livres, et aussi voyager, m'amuser, être égoïste et aussi généreuse..."

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Devant elle, par moments, je redeviens le gosse timide que j'étais à quinze ans, je perds tout mon bagout. Alors que je sais parfaitement que le monde n'est jamais qu'un bordel aux rideaux tirés, je l'ai même écrit dans un livre.

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"Je lui ai envoyé le roman où je raconte ma jeunesse. J'espère qu'elle comprendra ce que j'ai dit à la première page sur la Maudite Sensation, cette impression qui me prend si souvent, d'être floué, refait, depuis que je suis né.

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Mais dès qu'ils ont poussé la porte du deux-pièces, ils ont bien dû voir la réalité en face : quelque chose d'évanescent flottait dans l'air. Quelque chose qui s'en allait, qui serait bientôt perdu.

Et ce quelque chose en suspens, à la veille de s'enfuir, ils ont tout de suite vu ce que c'était : la magie. Le sortilège étrange qui avait fait qu'ici, pendant quelques jours, chaque instant avait été d'or ; et le moindre geste, le moindre mot, un diamant tombé des étoiles.

Ils n'en ont pas parlé, ni lui, ni elle : ils se sont dit que s'ils en parlaient, ce serait encore pire. Mais ce soir-là, se souvint Simone, Nelson lui fit l'amour à la va-vite, et mal. C'était la première fois.

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Fichu pour les gestes mais pour les mots, encore un peu de marge. Cette fois ils s'y prennent bien, le quart d'heure suivant ressuscite la magie.

Sauf que ça se passe au téléphone. Et le téléphone, en même temps que ça fait un bien fou, ça fait aussi très mal. Ils finissent par raccrocher.

...

A la fin des nuits les plus enivrantes se lève toujours un matin où les amants se retrouvent englués dans la boue de notre bonne vieille Terre, contraints de passer chaque jour toutes sortes de compromis, arrangements et cotes mal taillées avec ceux qui la peuplent - "les autres", comme les appelait Sartre, qui proclamait que c'était l'enfer.

...

Donc la raison qui n'a plus de prise, subitement, le corps qui n'en fait qu'à sa guise et s'emmêle à l'autre corps, s'y ligote, s'y scelle. L'amour est impossible, oui. Mais surtout impossible à finir.

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Dans toutes les larmes s'attardent un espoir...

Simone de Beauvoir

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