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  • Tartuffe au bordel d'Alain Paucard

    culture,citation,littérature,essai,sexe,prostitution,histoireA paraître le 7 novembre 2012

    Editions Le Dilettante - 121 pages

    Présentation de l'éditeur : Et une fois de plus, comme un seul homme, la Rosalie au canon, l'étendard brandi et donnant du clairon, Alain Paucard lance l'assaut, fonce dans la brèche ! Celui qui défendit, seul contre tous, la mémoire calomniée de Joseph Staline, prit fait et cause pour la série B, déchaîna sa ire contre les vacances, se fit le Bossuet du pur malt, sacrifia au culte d'Audiard et fit de Guitry l'une des très riches heures de la langue et de l'esprit français, ramasse aujourd'hui l'épée de Condé pour relever l'honneur du tapin, défendre en sa vérité la prostitution gauloise, menacée par une législation inique et maladroite. "Touche pas à ma pute" tonne le père Paucard depuis cette chair(e) généreuse où il aime tant à monter pour dénoncer les dérives puritaines, les hypocrisies bien-pensantes et la connerie au pare-chocs de 4x4 qui menace la si poétique péripatéticienne, lieu de mémoire et figure clé du paysage français. Dom Paucard fait feu de tout bois, multiplie les exemples historiques, déroule toute une casuistique précise, inspirée de l'histoire récente, visant à démontrer que la prostitution ou art du monnayage érotique participe, non de l'esclavage (même si elle en prend souvent la forme), mais d'un exercice consenti de la liberté, une forme de commerce plus équitable que prévu. Démonstration étayée, et c'est l'un des plaisirs de ce libelle, par une expérience personnelle (n'oublions pas qu'il est l'auteur du Guide Paucard des filles de Paris, 1985) où flamboie cette maxime cinglante et roborative : "la chair n'est pas triste, certes, et voyez dans mon livre." Après le Guide Paucard des filles de Paris, Les Criminels du béton, Le Cauchemar des vacances, La Crétinisation par la culture, Manuel de résistance à l'art contemporain, l'auteur persiste et signe avec Tartuffe au bordel. On ne s'étonne pas qu'Alain Paucard n'ait pas que des amis...

    Tartuffe au bordel ! TARTUFFE AU BORDEL ! Non mais comment ? Comment, en ce souvenant de ces innombrables heures de cours de Français où l'on nous a fait bouffer du Molière ad nauseam - pardon Jean-Baptiste, je ne savais pas ce que je vomissais... -, comment, une fois encore, résister à un tel titre ? C'est avec une curiosité goguenarde que je me suis donc plongée dans ce texte.

    Ne vous attendez pas à une vulgaire - ce serait le cas de le dire - parodie du célèbre texte du non moins illustre dramaturge. N'allez pas non plus croire que ce court essai soit une histoire des maisons aux lanternes rouges - encore qu'il soit extrêmement bien documenté et riche en exemples historiques.

    Non, Tartuffe au bordel est un hymne aux maison de plaisirs.

    Bordel, lupanar, bouis, maison de passe, boîte, abbaye de s'offre-à-tous, boutique à surprise, pince-cul, bazar, maison d'abattage, bobinard, boc, tringlodrome, bousingot, estaminet, chabanais, temple de Vénus, sérail, usine à gonocoques, bousin, baisoir, boccard, boxon... Quel que soit le nom que l'on donne à la maison de tolérance, c'est sans doute le terme de maison close qui porte mieux que jamais son nom depuis la loi du 13 avril 1946 dite Marthe Richard - surnommée ironiquement la Veuve qui clôt. Putain de toi Marthe, qu'as-tu fait des p'tites femmes de Pigalle ?

    D'un verbe tantôt argotique, tantôt érudit, Paucard condamne l'absurdité et l'hypocrisie de la fermeture des taules et explique avec éloquence pourquoi, pour bien des raisons, ces établissements dont on ne doit plus dire le nom devraient être reconnus d'utilité publique.

    L'irrévérence et l'audace à dire tout haut ce que certains (beaucoup ?) pensent tout bas de l'auteur m'ont rappelé mon cher, mon regretté et mon unique, Georges Brassens. Le sujet traité ne pouvait quant à lui que me remémorer l'excellent moment passé à la lecture des Trois mamans du petit Jésus d'Alphonse Boudard.

    Je me garderai bien de dire ce que je pense sur le sujet, traité avec verve par le trublion des causes perdues d'avance, ayant été dernièrement échaudée par quelques commentateurs allergiques à la libre pensée divergeant de la leur. Je me contenterai par le fait de clamer l'intérêt de ce livre, que l'on soit pour ou contre la réouverture des claques. Ne serait-ce que pour le plaisir de la rhétorique, celui plus important encore de ne pas mourir idiot ou celui, le plus crucial peut-être, de s'inspirer du magnifique respect, pour ne pas dire amour, d'Alain Paucard pour les "filles".

    Extraits :

    Il y a deux sortes de clients de prostituées : ceux qui vont les voir parce qu'ils n'ont pas de femme et ceux qui vont les voir parce qu'ils en ont une.

    ...

    A entendre les militants de la cause, ce serait la première fois en France qu'on interdirait la prostitution. Evidemment quand on fait remonter l'histoire de notre pays à 1789, voire à 1981, on ignore que saint Louis, roi très pieux et même un peu masochiste - il porait la haire pour se mortifier - ferma les bordels en 1254. Mais saint Louis est un sage et revient sur sa décision. Il codifie ce qu'on ne peut éradiquer. "Quand [saint Louis] voulut interdire complètement la prostitution, ses conseillers, religieux pour la plupart, le dissuadèrent d'entreprendre ce vain combat, car l'Eglise savait que la chair est faible et que le péché originel a rendu les rechutes inéluctables" écrit Jacques Le Goff. (...) C'est curieux que les étourdis abolitionnistes n'aient pas pensé à cela, que les policiers et les juges savent d'expérience et de loi et même d'instinct : ce qu'on ne peut supprimer, on l'encadre.

    ...

    Le mac, de maquereau, donc, ou comme disait Brassens, "le cocu systématique", qu'il ne faut pas confondre avec d'autres variétés de poisson comme le barbeau, le dos, etc., qui sont des souteneurs, qui vivent du travail des filles. Le maquereau est un souteneur amateur, plus un entremetteur qu'un proxénète, qui tire argent et cadeaux de sa maîtresse mais "dans des limites raisonnables". Il porte un surnom charmant : "le julot-casse-croûte", ce qui explicite très bien la place qu'il occupe. Au début des traitements de texte, je souriais toujours d'entendre une jeune femme grisée d'informatique déclarer qu'elle ne peut pas se passer de son Mac. La maîtresse du julot-casse-croûte non plus.

    ...

    René de Obaldia a une jolie formulation pour décrire le système des vases non communicants : "En leur défendant d'être nulle part, on les oblige a se répandre partout."

    Une dame âgée m'affirma : "Du temps des maisons, on savait où était son mari."

    ...

    Surcouf, corsaire français, prisonnier et apostrophé par un amiral anglais qui lui déclare : "Vous les Français, vous vous battez pour l'argent tandis que nous, c'est pour l'honneur" répond, superbe : "Chacun se bat pour ce qui lui manque."

    ...

    Ce qu'il faut avant tout expliquer aux jeunes gens, pour qu'ils ne désespèrent pas de bonne heure, c'est que l'Humanité est profondément dégueulasse, que l'homme est un loup pour l'homme, que toute idée généreuse, la plus généreuse, devient un système d'oppression quand elle arrive au pouvoir. Si une majorité dit noir, il faut sans réfléchir prendre parti pour le blanc. Une idée qui se simplifie devient une caricature, un instrument d'intolérance quand elle est partagée par le plus grand nombre.

    ...

    Puisqu'il faut construire l'Europe

    Et des pays faire l'union,

    Il faudra bien qu'on développe

    Le tourisme de la nation.

    Ah que celui qui nous dirige

    Agisse donc avec raison,

    Car le marché commun  l'oblige,

    A faire rouvrir les maisons.

    Jean Yanne, Jean Baïtzouroff

    ...

    Un de mes maîtres, Jean Dutourd, a écrit : "Le monde n'est, d'âge en âge, qu'une grande conspiration de crétins malfaisants dont il faut à tout prix se démarquer."

  • Lunerr de Frédéric Faragorn

    A paraître le 2 novembre 2012lunerr.jpg

    Editions L'école des loisirs - 189 pages

    Présentation de l'éditeur : Pour les habitants de Keraël, la cité des aëls, il n’y a pas d’ailleurs. Leur ville est située dans un désert de sable, de pierre et de sel. Keraël est une île sans eau autour. Le mot Ailleurs y est interdit, considéré comme une insulte, un blasphème. Le jeune Lunerr l’a appris à ses dépens. Pour avoir enfreint la règle, il a été fouetté jusqu’au sang et mis au ban de la société. À cause de lui, Mamig a perdu son travail. Qui oserait embaucher la mère d’un paria ? Ken Werzh ! L’homme le plus vieux et le plus craint de l’île les a convoqués dans son brug, demeure unique et fabuleuse toute de bois sculpté. Il a l’air très intéressé par Lunerr, suffisamment pour faire de lui son lecteur et secrétaire particulier. L’adolescent reste sur ses gardes : le vieillard aux yeux morts et au corps fripé comme celui d’un cadavre paraît doté d’une force singulière. Il se comporte de manière étrange, il tient des propos qui pourraient le faire condamner. Ken Werzh semble détenir un secret, un secret que Lunerr a très peur de découvrir…

    Ce livre à classer au rayon science-fiction n'est pas seulement doté d'une énergie littéraire qui l'érige au rang de page turner, il est également un roman d'initiation profond qui amène le lecteur à s'interroger sur des questions essentielles. Le droit à l'erreur, le droit de révolte, la transmission du savoir, la liberté de penser sont autant de notions évoquées en filigrane, au gré des circonstances délicates que doit affronter le jeune Lunerr.

    Le monde imaginaire créé par l'auteur est tout à fait crédible, aussi terrifiant - pour la cruauté du régime totalitaire en place et les conditions de vie parfois difficiles - que fascinant - Mourf, le petit pitwak de compagnie, est absolument délicieux. L'atmosphère de Lunerr n'est pas sans rappeler celle d'Hunger Games de Suzanne Collins ; de quoi convaincre les lecteurs qui ne sont pas encore en âge de lire la célèbre trilogie.

    L'on est immergé dans cet univers fantastique dès les premières pages que l'on tourne, tourne et tourne encore irrésistiblement jusqu'à avoir, enfin, le fin mot de l'histoire. Une fin de roman pouvant se suffire à elle-même mais assez ouverte pour laisser espérer une suite que je serais enchantée de lire.

    Dans la droite ligne de la politique éditoriale de L'école des loisirs, Lunerr aborde des sujets durs qui ne sont ni édulcorés ni, à l'inverse, exagérés par le biais d'une violence gratuite teintée d'inutile hémoglobine. Les thématiques de ce roman offrent une approche allégorique des dérives politiques ou religieuses et sont une formidable occasion d'éveiller la conscience politique des jeunes lecteurs et de les faire réfléchir sur les possibilités (nécessités ?) de s'affranchir des pensées formatées. De quoi satisfaire les ambitions des parents les plus vigilants et exigeants tout en répondant aux goûts d'aventure des lecteurs pré-ados.

    Voilà incontestablement un excellent roman à mettre entre toutes les mains dès 12 ans !

  • Le Futurisme, manifeste & bibliographie

    art,culture,citation,peinture,Liminaire : introduction à un sujet complexe mais ô combien intéressant. N’oublions toutefois pas le contexte de l’époque - économique, militaire, idéologique, culturel, etc. Présenter ne veut pas dire cautionner.

    1909, l’univers artistique est en révolution. Ce si long XIXe siècle est en train de mourir et le monde est - presque - prêt à entrer pleinement dans le XXe, ce nouveau siècle rempli d’espoir et de modernité. Il faudra toutefois attendre la fin de la Première Guerre Mondiale pour vraiment y être.

    Milan, Via Senato, au numéro 2. Un jeune trentenaire, Filippo Tommaso Marinetti, écrit un texte séminal, Le manifeste du Futurisme. Il y expose les ferments d’un nouveau courant artistique global.

    Ecoutons-le :

    Nous avions veillé toute la nuit, mes amis et moi, sous des lampes de mosquée dont les coupoles de cuivre aussi ajourées que notre âme avaient pourtant des cœurs électriques. Et tout en piétinant notre native paresse sur d’opulents tapis persans, nous avions discuté aux frontières extrêmes de la logique et griffé le papier de démentes écritures.

    Un immense orgueil gonflait nos poitrines, à nous sentir debout tout seuls, comme des phares ou comme des sentinelles avancées, face à l’armée des étoiles ennemies, qui campent dans leurs bivouacs célestes. Seuls, avec les mécaniciens dans les infernales chaufferies des grands navires, seuls avec les noirs fantômes qui fourragent dans le ventre rouge des locomotives affolées, seuls avec les ivrognes battant des ailes contre les murs.

    Et nous voilà brusquement distraits par le roulement des énormes tramways à double étage, qui passent sursautants, bariolés de lumières, tels les hameaux en fête que le Pô débordé ébranle tout à coup et déracine, pour les entraîner, sur les cascades et les remous d’un déluge, jusqu’à la mer.

    Puis le silence s’aggrava. Comme nous écoutions la prière exténuée du vieux canal et crisser les os des palais moribonds dans leur barbe de verdure, soudain rugirent sous nos fenêtres les automobiles affamées.

    - Allons, dis-je, mes amis ! Partons ! Enfin, la Mythologie et l’Idéal mystique sont surpassés. Nous allons assister à la naissance du Centaure et nous verrons bientôt voler les premiers Anges ! Il faudra ébranler les portes de la vie pour en essayer les gonds et les verrous !... Partons ! Voilà bien le premier soleil levant sur la terre !... Rien n’égale la splendeur de son épée rouge qui s’escrime pour la première fois, dans nos ténèbres millénaires.

    Alors, le visage masqué de la bonne boue des usines, pleine de scories de métal, de sueurs inutiles et de suie céleste, portant nos bras foulés en écharpe, parmi la complainte des sages pêcheurs à la ligne et des naturalistes navrés, nous dictâmes nos première volontés à tous les hommes vivants de la terre :

    MANIFESTE DU FUTURISME

    1. Nous voulons chanter l’amour du danger, l’habitude de l’énergie et de la témérité.

    2. Les éléments essentiels de notre poésie seront le courage, l’audace et la révolte.

    3. La littérature ayant jusqu’ici magnifié l’immobilité pensive, l’extase et le sommeil, nous voulons exalter le mouvement agressif, l’insomnie fiévreuse, le pas gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing.

    4. Nous déclarons que la splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse. Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à l’haleine explosive… Une automobile rugissante, qui a l’air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace.

    5. Nous voulons chanter l’homme qui tient le volant, dont la tige idéale traverse la Terre, lancée elle-même sur le circuit de son orbite.

    6. Il faut que le poète se dépense avec chaleur, éclat et prodigalité, pour augmenter la ferveur enthousiaste des éléments primordiaux.

    7. Il n’y a plus de beauté que dans la lutte. Pas de chef-d’œuvre sans un caractère agressif. La poésie doit être un assaut violent contre les forces inconnues, pour les sommer de se coucher devant l’homme.

    8. Nous sommes sur le promontoire extrême des siècles !... A quoi bon regarder derrière nous, du moment qu’il nous faut défoncer les vantaux mystérieux de l’Impossible ? Le Temps et l’Espace sont morts hier. Nous vivons déjà dans l’absolu, puisque nous avons déjà créé l’éternelle vitesse omniprésente.

    9. Nous voulons glorifier la guerre – seule hygiène du monde, le militarisme, le patriotisme, le geste destructeur des anarchistes, les belles Idées qui tuent, et le mépris de la femme.

    10. Nous voulons démolir les musées, les bibliothèques, combattre le moralisme, le féminisme et toutes les lâchetés opportunistes et utilitaires.

    11. Nous chanterons les grandes foules agitées par le travail, le plaisir ou la révolte ; les ressacs multicolores et polyphoniques des révolutions dans les capitales modernes ; la vibration nocturne des arsenaux et des chantiers sous leurs violentes lunes électriques ; les gares gloutonnes avaleuses de serpents qui fument ; les usines suspendues aux nuages par les ficelles de leurs fumées ; les ponts aux bonds de gymnastes lancés sur la coutellerie diabolique des fleuves ensoleillés ; les paquebots aventureux flairant l’horizon ; les locomotives au grand poitrail, qui piaffent sur les rails, tels d’énormes chevaux d’acier bridés de longs tuyaux, et le vol glissant des aéroplanes, dont l’hélice a des claquements de drapeau et des applaudissements de foule enthousiaste.

    Progrès et évolution, violence et destruction, pour Marinetti et ses coreligionnaires, il est temps, grand temps, de liquider ce XIXe siècle moribond. Ils feront preuve de la même virulence quant au lieu de départ de cette révolution et seront sans illusion sur leur avenir.

    C’est en Italie que nous lançons ce manifeste de violence culbutante et incendiaire, par lequel nous fondons aujourd’hui le Futurisme, parce que nous voulons délivrer l’Italie de sa gangrène de professeurs, d’archéologues, de cicérones et d’antiquaires.

    Les plus âgés d’entre nous ont trente ans ; nous avons donc au moins dix ans pour accomplir notre tâche. Quand nous aurons quarante ans, que de plus jeunes et plus vaillants que nous veuillent bien nous jeter au panier comme des manuscrits inutiles !... Ils viendront comme nous de très loin, de partout, en bondissant sur la cadence légère de leurs premiers poèmes, griffant l’air de leurs doigts crochus, et humant, aux portes des académies, la bonne odeur de nos esprits pourrissants, déjà promis aux catacombes des bibliothèques.

    Publié d’abord le 5 février 1909 dans La Gazzetta dell’Emilia de Bologne puis le 20 dans Le Figaro, ce texte révolutionnera le monde artistique et aura une résonance internationale. Par dizaines, par centaines, des jeunes gens comprendront le message de Marinetti, s’y retrouveront, l’approuveront et le mettront en pratique.

    Un nouveau courant artistique est né, il sera global : littérature, peinture, sculpture, architecture, théâtre, musique, cinéma, arts décoratifs, etc. Même la gastronomie s’y mettra !

    Bien qu’international, le cœur même du Futurisme restera l’Italie. La compréhension de celui-ci sera aiguisée par une connaissance de l’italien – bien que la littérature française soit déjà assez complète sur le sujet.

    Bibliographie :

    Si l’on ne devait garder qu’un seul spécialiste du Futurisme, ce serait Giovanni Lista. Ses travaux riches, complets, érudits, exhaustifs mais tout à fait abordables par le néophyte sont une merveilleuse source d’informations tant sur le courant lui-même que sur la personnalité centrale que fut F.T. Marinetti. En guise d’introduction, je vous conseillerais deux de ses ouvrages publiés aux Editions de l’Âge d’Homme : Futurisme – Manifestes Documents Proclamations et Marinetti et le Futurisme. Ils permettent d’aborder le sujet d’une manière originale par le biais de documents d’époque. Une manière de revivre jour après jour, mois après mois le développement du Futurisme.

    Dynamisme plastique d’Umberto Boccioni préfacé par Giovanni Lista, toujours aux Editions de l’Âge d’Homme, peut être une suite intéressante. En effet, Boccioni – autre grande figure du Futurisme – y expose ses théories plastiques futuristes ; la notion de dynamisme prend alors tout son sens en peinture et sculpture.

    Sortons maintenant de la sphère francophone.

    Le Futurisme est aussi une remise en cause politique de la société. Deux travaux récents portent sur le sujet : « La nostra sfida alle stelle » Futuristi in politica d’Emilio Gentile, Editori Laterza et Il Futurismo tra cultura e politica – reazione o rivoluzione ? d’Angelo D’Orsi, Salerno Editrice.

    Malgré sa dimension profondément antiféministe et misogyne, nombreuses furent les femmes à souscrire au Futurisme. L’étude du professeur en philosophie morale Francesca Brezzi est dès lors des plus intéressantes : Quando il Futurismo è donna. Barbara dei colori, Mimesis. Une version française existe, publiée par Mimesis France.

    Revenons maintenant à un domaine plus artistique : le cinéma. Je vous renvoie au court mais très complet ouvrage d’Enzo N. Terzano : Film sperimentali futuristi, Carabba Editore. Giovanni Lista a également écrit sur le sujet : Cinéma et photographie futuristes, Skira, mais je n’ai pas encore eu l’occasion de lire ce travail.

    Deux derniers livres peuvent compléter cette introduction. L’avanguardia trasversale. Il Futurismo tra Italia e Russia de Cesare G. De Michelis, Marsilio est une mise en regard entre les futurismes italien et russe - la Russie, l’autre grand pays des avant-gardes du XXe siècle… Futurismo antineutrale de Roberto Floreani, Silvana Editoriale quant à lui est l'ouvrage atypique d'un artiste rappelant les liens entre Futurisme et Art contemporain.

    L'on ne compte plus les monographies et autres beaux livres sur le sujet. Citons par exemple l’inconfortable par ses dimensions mais si complète rétrospective parue à l’occasion du centenaire du mouvement : Futurismo 1909-2009, Skira. Intéressante également, la monographie sur Alessandro Bruschetti qui donne un aperçu des prolongements du Futurisme dans l’Aeropittura : Futurismo aeropittorico epurilumetria, Gangemi Editore. La monographie sur Mario Guido Dal Monte Dal Futurismo all’Informale, al Neoconcreto, attraverso le avanguardie del Novecento, Silvana Editoriale et la présentation de la collection futuriste de Primo Conti Capolavori del Futurismo e dintorni, Edizioni Polistampa peuvent compléter cette rapide approche.

    Finalement et peut-être plus à destination des amateurs et autres collectionneurs, trois derniers ouvrages : l'imposant (6 kg !) mais essentiel Il dizionario del Futurismo, Vallecchi en collaboration le Museo di Arte Moderna e Contemporanea di Trento e Rovereto. Et enfin, deux folies commises par Domenico Cammarota qui a décidé de recenser l’entièreté de l’œuvre de F.T. Marinetti puis celles de 500 autres auteurs italiens : Filippo Tommaso Marinetti. Bibliografia et Futurismo et Bibliografia di 500 scrittori italiani, Skira/Mart.

    Voilà qui conclut notre voyage bibliographique dans le Futurisme. Le seul but de cette chronique. Il n’y était nullement question d’y aborder quelque concept idéologique : je laisse cela à de vrais spécialistes. Comme tout mouvement, des dérives sont possibles. Gardons-nous de nous laisser entraîner sur le sujet. Préférons, peut-être par lâcheté ou plus simplement par goût des Arts, rester dans le domaine du livre.

    Rédigé par Vincent

  • Thoreau La vie sublime de A. Dan et Maximilien Le Roy

    Editions Le Lombard - 89 pages

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    Scénario & couleurs : Maximilien Le Roy

    Dessin : A. Dan

    Présentation de l'éditeur : Mars 1845. Henri David Thoreau est lassé des grandes villes et d'une société trop rigoriste pour le laisser pratiquer l'enseignement tel qu'il l'entend. Le poète philosophe choisit de revenir à une vie simple, proche de la nature, dans son village natal. C'est dans ce cadre qu'il écrit les essais qui feront de lui une des figures marquantes du XIXe siècle américain, dont les idées trouvent plus que jamais un écho aujourd'hui.

    Après la biographie dessinée récemment parue de l'illustre peintre Egon Schiele Vivre et mourir de Xavier Coste qui m'avait enchantée, j'ai décidé de faire un tour en philosophie en me penchant sur le destin de Thoreau, scénarisé par ce même Maximilien Le Roy qui, à partir de l'oeuvre de Michel Onfray, nous avait déjà proposé l'intéressant bien que complexe Nietzsche Se créer liberté. Il faut croire que l'auteur se plaît à l'exercice du récit de vie puisque son prochain album à paraître s'intitule Gauguin, loin de la route.

    La vie sublime n'est pas une biographie exhaustive de l'homme de lettres poète naturaliste philosophe. Débutant non pas dans l'enfance mais au moment de sa retraite dans les bois (qui inspira le fameux Walden) - instant s'il en est qui marque les débuts de son militantisme -, ce récit a davantage pour vocation à amorcer la découverte de la pensée et de rétablir un semblant de vérité dans la perception du personnage et de sa philosophie qui ont été largement repris et détournés. 

    Cette piqûre de rappel de préceptes on ne peut plus d'actualité (égalitarisme, protection de l'environnement...) est une gageure en ces temps troubles, mais Maximilien Le Roy réussit haut la main ce défi sans tomber dans l'idolâtrie improductive tant de fois observée. Les inconditionnels d'Into the wild et Le Cercle des poètes disparus se délecteront à n'en pas douter de retrouver un peu de l'esprit libertaire insufflé par ces films.

    Le découpage des illustrations, en faisant la part belle à la contemplation de la nature, est en parfaite adéquation avec le style de vie de Thoreau. L'interview en fin d'ouvrage de Michel Granger, professeur émérite de littérature américaine de XIXe siècle à l'Université de Lyon, permet d'approfondir le sujet effleuré par la bd. Le tout formant une introduction magistrale à l'univers du penseur subversif américain.

    Rappelons toutefois que connaître et comprendre ses idéaux n'est utile qu'à condition de se placer du côté de l'action...

    Extraits :

    Thoreau avait encore la forêt de Walden - mais où est maintenant la forêt où l'être humain puisse prouver qu'il est possible de vivre en liberté en dehors des formes figées de la société ?

    Je suis obligé de répondre : nulle part. Si je veux vivre libre, il faut pour l'instant que je le fasse à l'intérieur de ces formes. Le monde est donc plus fort que moi. A son pouvoir je n'ai rien à opposer que moi-même - mais, d'un autre côté, c'est considérable. Car, tant que je ne me laisse pas écraser par le nombre, je suis moi aussi une puissance. Et mon pouvoir est redoutable tant que je puis opposer la force de mes mots à celle du monde, car celui qui construit des prisons s'exprime moins bien que celui qui bâtit la liberté.

    Stig Dagerman

    ...

    Ici la vie, champ d'expérience de grande étendue inexploré par moi...

    ...

    Ce qu'il me faut, c'est vivre abondamment, sucer toute la moelle de la vie, vivre assez résolument, assez en Spartiate, pour mettre en déroute tout ce qui n'était pas la vie...

    ...

    Quand un gouvernement est injuste, la place de l'homme juste est en prison.

    ...

    Grâce à mon expérience, j'appris au moins que si l'on avance hardiment dans la direction de ses rêves et s'efforce de vivre la vie qu'on s'est imaginée on sera payé de succès inattendus en temps ordinaires.

    ...

    L'homme sage n'est utile que tant qu'il reste un homme et refusera d'être de la glaise. Je suis trop bien né pour être possédé, pour être un subalterne aux ordres, un serviteur ou instrument utile de tout état souverain par le monde.

    ...

    Quand un sixième de la population d'une nation ayant vocation d'être le refuge de la liberté sont des esclaves, que tout un pays est injustement envahi et conquis par une armée étrangère et soumis à la loi militaire, je pense qu'il n'est pas trop tôt pour que les hommes honnêtes se rebellent et fassent la révolution.

    ...

    Vouloir devenir connu, c'est tomber plus bas que terre. On voudra vous corrompre, vous récupérer, exploiter votre nom, la presse bavera dans ses colonnes, et tout ça sans jamais comprendre vos mots comme il faut. Le succès est une infortune, soyez-en sûr.

    ...

    Loin de moi l'envie de créer des copies ! Je voudrais juste que chacun explore sa propre route, celle qui lui convient le plus, en voie vers, disons, une libération.

    ...

    Je ne veux pas tuer, ni être tué, mais je peux imaginer les circonstances qui rendront tout ça inévitable...

  • Le coeur d'une autre de Tatiana de Rosnay

    le coeur d'une autre.jpgEditions Héloïse d'Ormesson / Livre de poche - 281 pages

    Présentation de l'éditeur : Bruce, un quadragénaire divorcé, un peu ours, un rien misogyne, est sauvé in extremis par une greffe cardiaque. Après l’opération, sa personnalité, son comportement, ses goûts changent de façon surprenante. Il ignore encore que son nouveau coeur est celui d’une femme. Mais quand ce coeur s’emballe avec frénésie devant les tableaux d’un maître de la Renaissance italienne, Bruce veut comprendre. Qui était son donneur ? Quelle avait été sa vie ? Des palais austères de Toscane aux sommets laiteux des Grisons, Bruce mène l’enquête. Lorsqu’il découvrira la vérité, il ne sera plus jamais le même…

    Enfin ! J'ai enfin lu un Tatiana de Rosnay. Des incitations répétées de mon amie-collègue libraire aux critiques dithyrambiques glanées çà et là, je ne pouvais plus reculer. Il me fallait combler ces lacunes en me lançant une fois pour toutes à l'assaut de cette franglaise comptant parmi les auteurs les plus lus en Europe, cette Reine du tweet que je suis assidûment.

    Si, comme moi à la lecture de la jaquette, vous pensez a priori vous embarquer pour une bluette harlequinesque, détrompez-vous. Nul sentimentalisme mièvre à l'horizon. Le Coeur d'une autre, certes, relate de belles amours. Mais il est tellement plus.

    Il est également un hommage vibrant à l'Italie et ses peintres, par le spectre du maître vénitien de la Renaissance Paolo Uccello auquel on ne peut que s'intéresser au sortir de la lecture. Il est cependant avant tout une occasion magnifique de s'intéresser au don d'organes.

    Fille de cardiologue, le sujet m'a d'emblée attirée. L'idée de l'influence du greffon sur la personnalité du receveur est aussi énigmatique que captivante. Mais si les mystères de la mémoire cellulaire ont longtemps été méconnus, l'étude de l'épigénétique a remis en question les nombreuses convictions semblables à celle du Dr Berger-Le Goff du roman, qui botte en touche vers le suivi psychiatrique quand il n'a pas de réponse (malheureux réflexe de médecins suffisants qui ont oublié qu'ils ne savent pas tout que j'ai pu éprouver à l'occasion de ma dernière hospitalisation).

    Mais rassurez-vous, Le coeur d'une autre n'a rien d'un essai médical sur la greffe. Telle une conteuse flamboyante, Tatiana de Rosnay nous embarque dans une poignante histoire servie par son style fluide et accessible toutefois réhaussé de nombreuses références culturelles, ses rebondissements incessants, ses chapitres courts qui donnent un rythme trépidant comme un coeur qui s'emballe et ses personnages très travaillés infiniment attachants. Finalement, le seul reproche que l'on puisse faire à ce livre rempli d'émotions est qu'il est vraiment trop court.

    Malgré le choix d'un sujet grave, Tatiana de Rosnay insuffle à son récit beaucoup de poésie et d'humour, notamment dans le portrait avant opération un brin misogyne de son héros, qui gagnera en subtilité en ayant le coeur d'une femme. De bien des façons, l'auteur rappelle que la femme reste envers et contre tous l'avenir de l'homme.

    En dépit du caractère assez prévisible de la narration - qui réserve toutefois de jolies surprises -, j'ai été définitivement séduite par le cheminement du roman qui, avec beaucoup de simplicité et d'intelligence, amène le lecteur à s'interroger sur l'existence et ce qu'il voudra laisser quand il ne sera plus. Il soulève aussi la question de l'anonymat des dons d'organes qui, à l'instar de celui des parents des enfants abandonnés, peut se révéler un supplice dans la quête d'identité.

    Le petit plus de ce livre réside dans sa préface. L'écrivain livre ses émotions liées à la relecture de son texte après plusieures années, qui lui permet de retrouver des amis qu'elle a créés, puis longtemps perdus de vus. Très touchante également l'intervention de son illustre père Joël de Rosnay, éminent scientifique qui a partagé son savoir avec sa fille pour l'aider à construire son roman.

    Demandez votre carte de donneur.

    Pour ceux qui voudrait approfondir le sujet des changements de personnalités liés à la greffe, vous pouvez par exemple lire le témoignage de l'actrice Charlotte Valandrey, De coeur inconnu aux éditions Le Cherche Midi.

    Extrait :

    J'étais de ces hommes qui, une fois la femelle conquise, n'aspiraient qu'à une envie : fuir. Seule la chasse m'excitait, ce moment précis où une femme capitule, où l'on sait qu'il suffit de quelques gestes pour la posséder.