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10/09/2012

Rentrée littéraire : Rue des voleurs de Mathias Enard

Editions Actes Sud - 252 pagesrue des voleurs.jpg

Présentation de l'éditeur : C’est un jeune Marocain de Tanger, un garçon sans histoire, un musulman passable, juste trop avide de liberté et d’épanouissement, dans une société peu libertaire. Au lycée, il a appris quelques bribes d’espagnol, assez de français pour se gaver de Série Noire. Il attend l’âge adulte en lorgnant les seins de sa cousine Meryem. C’est avec elle qu’il va “fauter”, une fois et une seule. On les surprend : les coups pleuvent, le voici à la rue, sans foi ni loi. Commence alors une dérive qui l’amènera à servir les textes – et les morts – de manières inattendues, à confronter ses cauchemars au réel, à tutoyer l’amour et les projets d’exil. Dans Rue des Voleurs, roman à vif et sur le vif, l’auteur de Zone retrouve son territoire hypersensible à l’heure du Printemps arabe et des révoltes indignées. Tandis que la Méditerranée s’embrase, l’Europe vacille. Il faut toute la jeunesse, toute la naïveté, toute l’énergie du jeune Tangérois pour traverser sans rebrousser chemin le champ de bataille. Parcours d’un combattant sans cause, Rue des Voleurs est porté par le rêve d’improbables apaisements, dans un avenir d’avance confisqué, qu’éclairent pourtant la compagnie des livres, l’amour de l’écrit et l’affirmation d’un humanisme arabe.

Je crois que c'est bien la première fois qu'un roman me laisse une sensation aussi partagée.

J'ai d'abord été séduite par le portrait du jeune héros maghrébin Lakhdar dressé par l'auteur du Goncourt des lycéens 2010 avec Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants. Loin des clichés occidentaux, la destinée du personnage principal sort des sentiers battus, des destins tracés d'avance. Lakhdar, candide mais intelligent et déterminé, se remémore les deux dernières années de son existence. Comme tout jeune homme de son âge, il veut vivre, aimer mais surtout être libre et aspire à rejoindre cet El Dorado fantasmé par l'Afrique du Nord ou noire : l'Europe. Affranchi de tout et malgré quelques errances et dérives (délinquance, incursion chez les islamistes...), il opère ses choix de vie au gré de sa pensée émancipée par les livres et l'on suit ses pérégrinations idéologiques et amoureuses à travers les contrées marocaines, tunisiennes et espagnoles. Le tout au fil de l'actualité que tout un chacun n'a pu que suivre ces derniers temps tant elle a défrayé la chronique - Révolution de jasmin, printemps arabe, tuerie de Mohammed Mera, attentat de Marrakech, révoltes égyptienne et syrienne, crise européenne par le prisme de l'Espagne...

Mais. Si Mathias Enard, spécialiste de la culture arabe et espagnole puisqu'il vit à Barcelone, insuffle de la force à son récit grâce à des références pointues à la langue arabe, au Coran ou aux grandes figures de la culture maghrébine (explorateurs, poètes...), d'autres pans de son roman sont discutables. En effet, l'omniprésence des références à l'actualité font de ce livre une sorte de roman du vingt heures un peu récité. Si l'on ajoute à cela que l'on peine à croire au personnage trop parfait, l'on ne peut s'empêcher de trouver l'ensemble un brin invraisemblable. Au final, ce roman sensé nous bousculer par sa violence et son désir d'humanité, nous laisse aussi indifférents que nous le sommes malheureusement devant notre télévision.

Quoiqu'il en soit, le tout est relevé par un style remarquable oscillant entre langage cru et envolées lyriques, fait de longues phrases qui déferlent sans s'arrêter comme la vie qui nous emporte. La part belle faite à l'amour des livres ne pouvait que trouver écho chez la libraire bibliophile que je suis. Et même si Mathias Enard pèche par une vision trop idéalisée du point de vue oriental, sa dénonciation de la bien-pensance occidentale, de la religion, de l'uniformisation des idées, de l'ignorance programmée, de l'inertie, etc., sonne aussi assez juste. Malgré un regard désenchanté et une vision de la violence inexorable, il transmet son étincelle d'espoir, son envie d'une humanité persistante en chacun de nous.

Cette épopée ambitieuse sur la condition humaine et le destin qui nous ballote fatalement reste envers et contre tout un régal d'écriture.

Extraits :

Mais quand on est jeune il faut voir des choses, amasser de l'expérience, des idées, s'ouvrir l'esprit.

Joseph Conrad, Au coeur des ténèbres

...

Les hommes sont des chiens, ils se frottent les uns aux autres dans la misère, ils se roulent dans la crasse sans pouvoir en sortir, se lèchent le poil et le sexe à longueur de journée, allongés dans la poussière prêts à tout pour le bout de barbaque ou l'os pourri qu'on voudra bien leur lancer, et moi tout comme eux, je suis un être humain, donc un détritus vicieux esclaves de ses instincts, un chien, un chien qui mord quand il a peur et cherche les caresses. Je vois clair dans mon enfance, dans ma vie de chiot à Tanger ; dans mes errances de jeune clébard, dans mes gémissements de chien battu ; je comprends mon affolement auprès des femelles, que je prenais pour de l'amour, et je comprends surtout l'absence de maître, qui fait que nous errons tous à sa recherche dans le noir en nous reniflant les uns les autres, perdus, sans but.

...

Libraire, ça consistait à recevoir les cartons de livres, à les ouvrir, à retirer les plastiques, à les mettre en piles sur les étagères et, une fois par semaine, le vendredi, à installer une table à la sortie de la mosquée pour les vendre.

...

D'après ce que m'expliquait le Cheikh Nouredine, l'idée était d'obtenir le plus possible d'élections libres et démocratiques pour prendre le pouvoir et ensuite, de l'intérieur, par la force conjointe du législatif et de la rue, islamiser les constitutions et les lois.

...

(...) il faut partir, il faut partir, les ports nous brûlent le coeur.

...

(...) il était temps d'être un homme, d'avancer vers elle comme un homme et de l'embrasser sur la bouche puisque c'était cela dont j'avais envie, cela dont je rêvais, et si nous ne faisons pas d'effort vers nos rêves ils disparaissent, il n'y a que l'espoir ou le désespoir qui changent le monde, en proportion égale, ceux qui s'immolent par le feu à Sidi Bouzid, ceux qui vont prendre des gnons et des balles place Tahrir et ceux qui osent rouler une pelle dans la rue à une étudiante espagnole, évidemment ça n'a rien à voir mais pour moi, dans ce silence, ce moment perdu entre deux mondes, il me fallait autant de courage pour embrasser Judit que pour gueuler Kadhafi ! Enculé ! devant une jeep de militaires libyens ou hurler Vive la république du Maroc ! seul au beau milieu du Makhzen à Rabat (...).

...

La vie est une machine à arracher l'être ; elle nous dépouille, depuis l'enfance, pour nous repeupler en nous plongeant dans un bain de contacts, de voix, de messages qui nous modifient à l'infini, nous sommes en mouvement ; un cliché instantané ne donne qu'un portrait vide, (...).

...

(...) ce paradis du Maroc moderne où en théorie aucune femme ne saigne à mort ni ne se suicide jamais ni même ne souffre jamais sous les coups d'aucun mâle car Dieu la famille et les traditions veillent sur elles et rien ne peut les atteindre, si elles sont décentes, si seulement elles étaient décentes, (...).

...

On ne se souvient jamais tout à fait, jamais vraiment ; on reconstruit, avec le temps, les souvenirs dans la mémoire et je suis si loin, à présent, de celui que j'étais à l'époque qu'il m'est impossible de retrouver exactement la force des sensations, la violence des émotions ; (...).

...

(...) ; elle me racontait l'histoire unique du texte du Pain nu : publié d'abord en traduction, interdit au Maroc en arabe pendant près de vingt ans. Il n'était pas difficile d'imaginer pourquoi : la misère, le sexe et la drogue, voilà qui ne devait pas être au goût des censeurs de l'époque. L'avantage, c'est qu'aujourd'hui les livres ont si peu de poids, sont si peu vendus, si peu lus que ce n'est même plus la peine de les interdire.

...

Je n'étais pas Sindbad, ça c'était certain. Malgré le calme de la mer, les mouvements du bateau me provoquaient une sensation étrange, comme si j'avais fumé trop de joints - pas vraiment malade, mais pas tout à fait en forme non plus.

...

(...) les Africains préféraient les Canaries parce que l'archipel était plus difficile à surveiller. Comme tous ces nègres et ces bougnoules traînant dans les rues sans rien à faire n'étaient pas bon pour le tourisme, le gouvernement canarien les envoyait se faire pendre ailleurs par avion, sur le continent, à ses frais (...).

...

(...) ; il vivait dans l'écran, et dans l'écran, il y avait des scènes terribles - de vieilles photos de supplices chinois, où des hommes saignaient, attachés à des poteaux, la poitrine découpée, les membres amputées par des bourreaux aux longs couteaux ; des décapitations afghanes et bosniaques ; des lapidations, des éventrations, des défenestrations et d'innombrables reportages de guerre - après tout la fiction était bien mieux filmée, bien plus réaliste que le documentaire ou les clichés du début du siècle et je me demandais pourquoi, dans ses images, Cruz cherchait surtout la mention "réel" ; il voulait la vérité, mais quelle différence cela pouvait-il bien faire (...) qu'y cherchait-il, une réponse à ses questions, aux questions auxquelles les macchabées ne répondaient pas, une interrogation sur le moment de la mort, sur l'instant du passage, peut-être - ou tout simplement peut-être avait-il été avalé par l'image, les corps lui avaient fait quitter le réel et il fouissait la réalité cybernétique pour y retrouver, en vain, quelque chose de la vie.

...

Les villes s'apprivoisent, ou plutôt elles nous apprivoisent ; elles nous apprennent à bien nous tenir, elles nous font perdre, petit à petit, notre gangue d'étranger ; elles nous arrachent notre écorce de plouc, nous fondent en elles, nous modèlent à leur image - très vite, nous abandonnons notre démarche, nous ne regardons plus en l'air, nous n'hésitons plus en entrant dans une station de métro, nous avons le rythme adéquat, nous avançons à la bonne cadence, et qu'on soit marocain, pakistanais, anglais, allemand, français, andalou, catalan ou philippin, finalement Barcelone, Londres ou Paris nous dressent comme des chiens.

...

Ces salauds de Français ne m'ont pas filé un sandwich, tu m'entends ? Pas même un sandwich ! Ah elle est belle la démocratie ! Impossible de trouver du boulot, on errait toute la journée, à Stalingrad à Belleville à République, on était prêts à accepter n'importe quel job pour survivre. Rien, rien à faire, personne ne t'aide, là-bas, surtout pas les Arabes, ils pensent qu'ils sont déjà trop nombreux, qu'un pauvre bougnoule de plus c'est mauvais pour tout le monde. La Révolution tunisienne, ils trouvent ça très beau de loin, ils disent mais justement, maintenant que vous avez fait la Révolution, restez-y, dans votre paradis de jasmin plein d'Islamistes et ne venez pas nous emmerder, avec vos bouches inutiles.

...

(...) ; il n'y a rien à comprendre dans la violence, celle des animaux, fous dans la peur, dans la haine, dans la bêtise aveugle qui pousse un type de mon âge à poser froidement le canon d'un flingue sur la temps d'une fillette de huit ans dans une école, à changer d'arme quand la première s'enraye, avec le calme que cela suppose, le calme et la détermination, et à faire feu pour s'attirer le respect de quelques rats de grottes afghanes. Je me suis souvenus des paroles de Cheikh Nouredine, provoquer l'affrontement, déclencher des représailles, qui souffleraient sur les braises du monde, lanceraient les chiens les uns contres les autres, journalistes et écrivains en tête, qui se précipitaient pour comprendre et expliquer comme s'il y avait quelque chose de réellement intéressant dans les méandres paranoïaques des méninges si réduites de cette raclure dont même Al-Qaida n'a pas voulu.

...

Il y avait quelque chose que je ne comprenais pas : l'Europe admettait-elle qu'elle n'avait pas les moyens de son développement, que ce n'était qu'un leurre, qu'en fait l'Espagne était un pays d'Afrique comme les autres et tout ce que nous voyions, les autoroutes, les ponts, les tours, les hôpitaux, les écoles, les crèches, n'était qu'un mirage acheté à crédit qui menaçait d'être repris par les créanciers ? Tout disparaîtrait, brûlerait, serait avalé par les marchés, la corruption et les manifestants ?

...

La vie consume tout - les livres nous accompagnent, comme mes polars à deux sous, ces prolétaires de la littérature, compagnons de route, dans la révolte ou la résignation, dans la foi ou l'abandon.

13:04 Écrit par charlotte sapin dans Citation, Culture, Littérature française, Livre, Roman | Lien permanent | Commentaires (10) | |  Facebook | | | | Pin it!

Commentaires

Critique intéressante, argumentée et précise ! :)

Écrit par : Lybertaire | 10/09/2012

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Je suis contente de lire une critique plus nuancée que celle que j'ai lu jusque là. J'ai lu ce livre et ne suis pas des plus enthousiaste. Pour moi il a trop voulu coller à l'actualité et ça lui enlève beaucoup de force même si Lakhdar est très sympathique. Je trouve l'ensemble assez artificiel. Peut-être suis-je sévère pour l'avoir lu juste après "Le sermon sur la chute de Rome" qui m'a vraiment touchée et enthousiasmée. Le contraste a été largement en sa défaveur.

Écrit par : Nadejda | 10/09/2012

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Commentaire concis, précis et très agréable ! Merci.
PS : j'adore le concept postérité / éphémère / oubliette !

Écrit par : charlotte à Lybertaire | 11/09/2012

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Merci !

Écrit par : Lybertaire | 11/09/2012

Je te remercie d'avoir apprécié ma critique. Effectivement, il suscite deux sentiments très partagés.

Je n'ai pas lu le Ferrari mais je n'en entends que des éloges. De quoi me donner envie...

Peut-être que les critiques très enthousiastes du Enard avaient toutes lues un navet juste avant, ce qui expliquerait leur engouement un poil exagéré ah ah.

Non je plaisante, les goûts et les couleurs, toujours...

Écrit par : charlotte à Nadejda | 11/09/2012

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My pleasure !

Écrit par : charlotte à Lybertaire | 11/09/2012

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Un billet bien détaillée...Je suis sans voix!
Je viens de le finir et j'ai été agréablement bien embarqué.
La fin m'a laissé sur le carreau car on peut en faire sa propre opinion...
Le style de l'auteur se déguste...a mon avis.
J'ai apprécié de lire un livre qui parle de livres...J'aime.

Écrit par : stellade | 15/10/2012

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Effectivement, malgré mes critiques, force m'est de constater que cette lecture me reste dans la tête. Le style est incontestable et bien que j'ai déploré un certain manque de crédibilité du protagoniste, le final magistral choisit par l'auteur permet un peu paradoxalement de le réhumaniser...
Je suis très sensible également aux textes qui parlent des livres, de l'écriture. La mise en abîme de notre passion commune ;)
Merci pour votre commentaire et votre intérêt. N'hésitez pas à me faire partager vos belles découvertes littéraires. A bientôt !

Écrit par : charlotte à stellade | 29/10/2012

J'ai trouvé au livre un jeu de miroir intéressant, entre Meryem et Judit, entre le passage à tabac du bouquiniste et le meurtre de Bassam...
Il y a une affirmation puissante de l'individualisme, d'une modernité critique qui souhaite s'affranchir du carcan des idéologies et des traditions qui ne laissent aucune place à la liberté individuelle et qui broient l'être humain. Une volonté inexorable de vivre, d'être un citoyen du monde sans rompre pour autant avec ses racines, au travers des auteurs arabes classique et du coran qu'il s'approprie.
Mais aussi avec pour fil conducteur l'amour et le désir, omniprésents, qui vont guider Lakdhar dans ses choix et présider à son destin.
Sans doute le personnage de Lakdhar est artificiel, mais cette force humaniste qui l'anime et qui n'est jamais corrodée par les horreurs du monde m'a réjoui.
Je suis sans doute naïf, mais j'aime l'idée que des Lakdhar existent.

Écrit par : Gerald | 13/01/2013

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Ce livre a d'incontestables qualités... mais j'ai tellement lu depuis que j'ai un peu de peine à recontextualiser... Quoi qu'il en soit, j'a-dore "je suis sans doute naïf, mais j'aime l'idée que des Lakhdar existent" !!! Moi aussi. Hommage vibrant à tous les Lakhdar de ce triste monde !

Écrit par : charlotte à Gerald | 14/01/2013

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