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07/08/2012

Rentrée littéraire : Trois fois le loyer de Julien Capron

trois fois le loyer.jpgA paraître le 22 août 2012

Editions Flammarion - 381 pages

Présentation de l'éditeur : Il s’agit d’une quête. Peut-être pas la plus arthurienne des quêtes, mais pas forcément la moins épique : trouver, de nos jours, un logement à Paris. Et les moyens de se l’offrir. C’est l’histoire d’un couple qui a commis une erreur : croire qu’il faut faire ce qu’on aime dans la vie. Cyril est photographe de presse, Pauline cuisinière free-lance. Ils naviguent entre Montmartre et les jolis cafés des bords de l’Ourcq. En clair, ce sont des bobos. Mais des bobos sans complexe de supériorité et qui défendent courageusement leurs rêves. Célibataires, ils se débrouillaient avec des miettes de revenus. Ils se sont rencontrés, ils sont tombés amoureux, ils ont décidé de s’installer ensemble. Le deux-pièces où ils devaient emménager leur échappe. Ils n’ont que quelques jours pour trouver un toit. Les agents immobiliers les éconduisent à une cadence de métronome. Bientôt, c’est la plongée dans l’envers de Paris, celui des trafics et des misères. Pauline et Cyril n’ont plus qu’un moyen de s’en sortir : le poker. Il va falloir apprendre à jouer. Il va falloir faire équipe au-delà des bonnes intentions et des jolis sentiments.

Je ne vais pas y aller pas quatre chemins : Trois fois le loyer est pour moi LE livre de la rentrée littéraire, comme La couleur des sentiments de Kathryn Stockett en son temps - quoique dans un genre tout autre. Mon seul regret est de ne plus pouvoir exercer mon métier de libraire et ainsi booster les ventes de ce page turner magnifique.

La plume de Julien Capron est somptueuse, raffinée, élégante, racée et fait honneur à la langue française. Mais plus qu'un style incroyable, c'est un talent de narrateur qui s'est révélé à moi. J'ai été très rapidement prise aux tripes, à tel point que j'ai passé une nuit blanche tant il me semblait inimaginable de lâcher ma lecture en cours de route. C'était viscéral, je ne pouvais pas ne pas savoir au plus vite comment tout cela allait finir.

L'ancienne Parisienne que je suis a adoré se replonger - fort heureusement sur le papier seulement - dans le casse-tête immobilier de la city of lights. Mais plus que tout, j'ai été subjuguée par le réalisme de l'univers du poker. L'auteur parvient magistralement à faire ressentir la tension de ce véritable sport et a même éveillé l'âme insoupçonnée de joueuse qui sommeillait en moi. En cela, ce livre peut se révéler assez dangereux et mériterait la mise en garde "interdit aux flambeurs, peut gravement nuire à la santé psychologique et financière". Bref, que l'on soit joueur ou que l'on ne le soit pas, l'on est immanquablement pris au jeu de l'écriture de Julien Capron qui malmène les nerfs de rebondissements inattendus en ressorts insupportables. Tout simplement incontournable.

Ma seule petite critique porterait sur la légère caricature des présupposés penchants vénaux féminins. M'enfin...

A noter en page 159 une référence à l'auteur Gore Vidal, disparu le 31 juillet dernier.

Extraits :

L'histoire classique du type plus timide, caché derrière son appareil photo, qui sait être drôle, qui a l'air d'être gentil, qui écoute avant de draguer. Et ça lui suffit à éclipser les autres.

...

Pendant deux jours, ils ont vécu à moitié, l'autre moitié étant dévorée par l'attente du verdict. Sauf quand leurs regards, sauf quand leurs bouches, sauf quand leurs frissons, les foudres dans leurs corps ont ouvert un présent où être tout entier.

(...) Sans se le dire, ils avaient eu tous les deux peur que le désir de l'autre se soit endormi. Ils ont retrouvé la complicité de se tirer les cheveux, de s'offrir l'inavouable du plaisir, de plonger ensemble là où le bien ne sait plus.

Au bout de six mois ensemble, ce n'est plus une conversation continue et ce n'est pas encore un rituel domestique où le principe et la sollicitude entrent pour une bonne part. Ils découvrent un nouveau temps, ils entrent dans la fidélité. Si Cyril devait définir le mot, il dirait que ça consite à s'échanger, la plupart du temps, des égards de petits vieux, puis, soudain, de rougir et jouir, dans un pincement intact, des mêmes cochonneries.

...

- Et en plus, tu vas jouer bourré...

Jérémie est venu le vanner, mais avec bonne humeur. Il semble considérer que, puisque Cyril a commis l'irréparable, autant passer un bon moment entre potes.

...

Qu'est-ce qu'on attend de l'autre, sinon d'être un reflet flatteur de soi, au moins physiquement, au mieux socialement ? Qu'est-ce qu'ils ont vécu comme éducation sentimentalen sinon un jeu de massacre, une jolie petite sélection au bon reproducteur, à la correcte reproductrice ? Qu'est-ce qu'ils ont appris, eux qui ont trente ans aujourd'hui et sont célibataires, sinon qu'ils ne sont pas assez ci, pas assez ça ? Comme le phénomène est général, on finit par trouver aussi humilié, aussi découragé, aussi petit que soi. Alors c'est le couple. Un reflet comme un autre. Une propagande vite usée qui veut qu'on fasse le bien qu'on attend, qu'on épargne le mal qu'on redoute. Quelques mots pour drogue : tendresse, fidélité. Mais ça n'éteint pas le moi. Après avoir repris des forces, on se lasse. On oublie qu'on a souffert, et toutes les leçons de la souffrance. On a besoin d'autres défis pour se sentir vivant. Bien obligé, qu'est-ce qu'on a d'autre comme horizon ?

...

- Et donc, sinon, le poker ?

- J'y viens. Il y a donc le hasard, et dans ce hasard, il faut bien vivre, il faut agir, sans être sûr d'avoir raison. Il faut parier. En termes pokéristiques, il faut miser. Sans savoir la main qu'ont les autres, sans savoir quelles cartes vont tomber au tableau. Le poker comporte exactement le même dosage que la vie entre le hasard et la volonté, l'intelligence et le prends-ça-dans-la-gueule, la liberté et le un-point-c'est-tout. Les gens jouent parce qu'ils comprennent que le poker, c'est comme leur vie. A la différence que, pour une fois, ils pensent que ça peut leur rapporter de l'argent.

...

- Je t'explique. Il y a tant de millions de chômeurs en France. Pour la gauche c'est le signe de l'égoïsme des patrons qui préfèrent faire de la marge avec des esclaves en Chine plutôt que de payer des mecs ici à hauteur de vie, pour la droite c'est à cause de tous ces fainéants qui préfèrent voler les allocs plutôt que de faire caissière, pour l'extrême droite c'est à cause de tous ces salopards d'ailleurs qui prennent nos postes de chercheurs en physique nucléaire, pour l'extrême gauche c'est cool, ça va bientôt être la révolution. Même réalité, différentes analyses, surtout différentes perceptions des signes. Qui a la vérité dans tout ça ?

- Je sais pas... Bernard-Henri Lévy ?

- Pauline, la réponse à "Qui a la vérité ?" est simple. C'est : on s'en fout. En tout cas, c'est pas l'essentiel. L'essentiel, c'est que, en fonction de ce qu'elle voit, chaque vision de monde va agir différemment. Elle va créer l'assurance chômage, ou elle va lancer la brigade anti-glande. Au poker, c'est pareil. L'essentiel c'est que tu comprennes comment l'autre analyse les choses, ce qu'il voit et ce qu'il ne voit pas, sa façon à lui d'interpréter

...

Parfois, aimer quelqu'un, ça consiste à ne pas relever ses injustices.

...

A quoi bon faire des études, qui mèneront à des emplois moins bien rémunérés et pas moins précaires que le jeu ?

...

Pour les Américains : "Le poker est l'activité la plus violente qu'on puisse pratiquer assis."

13:42 Écrit par charlotte sapin dans Citation, Culture, Littérature française, Livre, Roman | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | | Pin it!

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