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  • Rentrée littéraire : Le jeu des ombres de Louise Erdrich

    A paraître le 3 septembre 2012le jeu des ombres.jpg

    Editions Albin Michel - 253 pages

    Présentation de l'éditeur : Rythmé à la manière d’un thriller sombre et tragique, Le jeu des ombres est sans doute le livre le plus personnel de Louise Erdrich. Construit comme un huis-clos hypnotique, portrait d’un mariage et d’une famille sur le point de voler en éclat, d’un homme et d’une femme en proie à la violence d’un face-à-face, c’est aussi une réflexion sur les cicatrices qu’une histoire collective douloureuse peut laisser sur les individus. Gil est un peintre reconnu qui doit son succès à Irene, sa femme, un écrivain qui a longtemps été son modèle. Quand elle découvre que son mari lit son journal intime, Irene décide d’en rédiger un autre, qu’elle met cette fois-ci en lieu sûr. Elle y livrera sa vérité, se servant du premier comme d’une arme pour manipuler son unique lecteur. Une guerre psychologique commence, qui va révéler le côté obscur de chacun des personnages. En faisant alterner les journaux d’Irene et un récit à la troisième personne, Louise Erdrich témoigne, une fois de plus, d’une prodigieuse maîtrise narrative.

    Lors de la rentrée littéraire 2011, Louise Erdrich n'avait pas eu l'heur de me plaire avec La malédiction des colombes qui m'était tombé des mains en page 94. N'étant pas d'un naturel rancunier, j'ai décidé de laisser une chance à cette auteur contemporaine dite incontournable qui s'annonce avec deux ouvrages en ce cru 2012 : un roman, Le jeu des ombres et un recueil de ses nouvelles parues ces trente dernières années dans les plus prestigieux magazines américains, La décapotable rouge.

    S'agissant du recueil, je ne saurais dire ce qu'il en est. Mais au regard de la véritable claque que m'a assenée Le jeu des ombres, je ne devrais pas bouder mon plaisir bien longtemps, le service de presse de La décapotable rouge étant à ma disposition.

    Une claque, donc. Impossible de trouver de phrase laudative juste pour exprimer mon enchantement à la lecture de ce roman. Louise Erdrich parvient, d'une plume magistralement lucide, à dresser le portrait d'un naufrage amoureux. Comme il est dit dans une des nombreuses dithyrambes de la presse américaine, c'est un "livre d’un mérite exceptionnel que ce soit sur le plan artistique, intellectuel ou psychologique. Nulle part ailleurs, les complications de l’amour n’ont été aussi bien exposées que dans l’honnêteté crue du Jeu des ombres." - The Boston Globe.

    L'atmosphère pesante, l'ambiguïté de l'amour qui se meurt sont ciselés à la perfection. Un sentiment d'urgence m'a envahie dès les premières pages, pour ne plus me quitter jusqu'au dénouement, surprenant. Les personnages - toujours Amérindiens semble-t-il dans l'écriture d'Erdrich qu'elle appelle ici très joliment les Indiens-plume à ne pas confondre avec les Indiens-point - sont explorés avec infiniment de compassion de telle sorte que la beauté parvient à s'immiscer là où tout n'est que bassesse, vice et désespoir. Une véritable prouesse narrative qui nous entraîne viscéralement au coeur de la nature humaine et de l'ambivalence du sentiment amoureux.

    Décidément, après la très profonde allégorie La Vallée des masques de Tarun Tejpal chez Albin Michel et la biografiction plus vraie que nature Ciseaux de Stéphane Michaka chez Fayard, c'est pour l'instant un incroyable sans faute pour cette dernière rentrée littéraire pour le moins enthousiasmante.

    Extraits :

    Maintenant, j'ai deux agendas. Le numéro un, c'est le Mémento Journalier à couverture rouge et cartonnée, semblable à ceux dans lesquels j'écris depuis 1994, quand nous avons eu Florian. Tu m'as offert le premier pour que j'y consigne ma première année dans mon rôle de mère. C'était vraiment adorable de ta part. J'écris dans ce genre de carnets depuis ce temps-là. Ils sont tous cachés au fond d'un tiroir, dans mon bureau, sous un tas de bolduc et de papier cadeau. Le dernier en date, celui qui t'intéresse à présent, je le garde tout au fond d'un classeur métallique plein de vieux relevés bancaires, de chéquiers d'anciens comptes oubliés, le genre de choses que nous nous jurons chaque année de passer à la déchiqueteuse, mais que nous finissons par fourrer dans des dossiers. Après avoir pas mal cherché, je suppose, tu as trouvé mon agenda rouge. Tu t'es mis à le lire pour découvrir si je te trompais.

    Le second, que l'on pourrait appeler mon véritable agenda, c'est celui dans lequel je suis en train d'écrire.

    ...

    Elle était élancée, grande, brune de peau, et ne savait pas s'exprimer. Un marchand d'art l'avait comparée à une panthère, ce que Gil avait répété des semaines durant, mais Irene avait aimé se croire séduisante, enfermée dans son silence, plutôt que muette et empruntée. Son pouvoir, si elle en possédait un, tenait à sa fausse indifférence.

    ...

    Si Gil ne savait pas qu'elle savait qu'il lisait son journal, elle pouvait y écrire des choses visant à le manipuler. Et même à lui faire mal. Elle se dit qu'elle commencerait par un simple essai, un hameçon irrésistible.

    ...

    Tocade, soudaine attirance, sont en partie une fièvre superficielle, un manque de connaissance. Tomber amoureux c'est aussi tomber dans l'état de connaissance. L'amour durable survient quand nous aimons la majeure partie de ce que nous apprenons sur l'autre, et sommes capables de tolérer les défauts qu'il ne peut changer.

    Plus tard, il lui revint que chacun de ses enfants, à l'âge de six ans, avait été sérieux, avait dit des choses surprenantes, et fait l'expérience de la honte. Parfois l'humiliation était publique, parfois l'incident avait eu lieu à la maison. Mais la première fois, la honte vous transperçait. C'était un sentiment nouveau, inconnu, et atroce. Vous aviez envie de vous glisser hors de votre peau.

    ...

    Gil mettait au point les tableaux, les couleurs, l'émotion et, ce faisant, il était heureux. Il ne se sentait pas seul quand il travaillait. Même quand par ailleurs les choses n'allaient pas très fort, il arrivait à peindre. Peu importait, même, qu'Irene soit en colère. En fait, c'était mieux. Quand ils étaient heureux, quand Gil pouvait compter sur son adoration quotidienne, les tableaux semblaient virer à l'insipide. Il devait combattre le sentiment de satisfaction. Au fur et à mesure qu'elle s'éloignait de lui, les tableaux devenaient plus forts. Le violent désir qu'il avait d'elle leur donnait vie. Dans ses tableaux, il mettait son chagrin, la nature insaisissable d'Irene, l'avidité de son étreinte, le rejet d'Irene, l'amertume de son espoir, la rage maussade d'Irene. Il avait pris conscience que plus leurs rapports étaient tendus, plus son travail en bénéficiait. Il n'avait pas encore songé à se demander si ses soupçons à l'égard d'Irene étaient aussi une méthode visant à la repousser, afin de ressentir son absence, puis un douloureux appétit duquel tirer son art.

    ...

    Dans le cadre de ses nouveaux efforts d'observation, Riel remarquait quantité de choses. Par exemple, elle avait remarqué que les chiens se comportaient comme si leurs maîtres humains partaient en voyage. Les chiens détestaient voir apparaître les valises. Mais il n'y avait pas de valises. Les chiens réagissaient simplement comme s'il y avait des valises. Ils étaient nerveux et aux aguets, ces jours-ci. Il y avait dans l'air quelque chose qui les mettait mal à l'aise. Grâce à ses sens fraîchement affinés, Riel le sentait aussi. C'était quelque chose de particulier à quoi elle ne tenait pas à donner un nom, même si d'habitude elle était capable de donner un nom à tout.

    ...

    C'était encore une de leurs agréables disputes. Quand ils avaient fini par rendre un sujet neutre, ils pouvaient parler des heures. Une chose : jamais ils ne s'ennuyaient ensemble. Ils pouvaient bien se haïr, du moins, Irene pouvait bien haïr Gil, alors que celui-ci ne soupçonnait pas à quel point il haïssait Irene tant il était obsédé par son désir de la reconquérir. Il la détestait vraiment. C'était un élément de son mur immatériel. Il ne pouvait ni voir ni ressentir cette haine, mais elle était là.

    ...

    On revient toujours à des tropes anciens pour tenter de rester amoureux.

    ...

    En rentrant du feu d'artifice, Gil s'arrêta dans une pharmacie Walgreens ouverte 24h/24 et Irene acheta des produits pour chats. A la maison, Florian installa la caisse à litière au sous-sol et laissa l'animal gratter dedans. Ils l'emporta dans son lit. D'un air grave et raide, celui-ci longea les oreillers, flaira l'un, puis l'autre, en fixant Florian de ses yeux jaunes d'extra-terrestre. Il s'installa enfin par étapes progressives sur l'oreiller proche de la tête du garçon, et un crépitement doux et irrégulier démarra dans sa gorge. Florian se tourna sur le côté et l'observa, sans le toucher, puis petit à petit ferma les paupières.

    ...

    Toute sa vie, Bonnard avait peint des petits moments, intimistes, un enfant jouant dans un tas de sable, des chiens ou des chats attentifs aux plats posés sur la table. Et il y avait Marthe. Son petit corps sinueux, l'idéal de Bonnard. Il l'avait peinte indolente après l'amour, chatoyante et rêveuse dans son bain, regardant par la fenêtre, à côté de cette porte bleue qui s'ouvrait vers l'intérieur. De l'avis de beaucoup, c'était une mégère grincheuse, et pourtant Bonnard l'avait aimée de tout son art. A cause de la guerre, son monde s'était rétréci. Il avait perdu sa femme. A cette époque-là, il avait peint un autoportrait que Gil trouvait à la fois insupportable et héroïque. Dans ce tableau de lui, seul, fragile, âgé, scrutant le miroir de la salle de bains, Bonnard avait employé toutes les couleurs. Ses yeux étaient très creux, omniscients, fixes. Toutes les couleurs dont il s'était servi dans sa vie étaient là dans cet autoportrait. C'était une représentation de l'esprit unifié de l'artiste, le moi se dissolvant avec lassitude dans la lumière et la couleur inlassables. Il était aussi chauve qu'un oeuf, et pourtant son crâne nu était encore caressé çà et là par un peu d'éclat, un zeste de soleil.

    Ensemble, à Paris, Irene et Gil avaient contemplé ce portrait et, pour des raisons différentes, ils avaient pleuré.

  • Oh les filles ! de Sophie Michel & Emmanuel Lepage

    Editions Futuropolis - 2 tomes - 128 planches

    Dessin et couleur : Emmanuel Lepage - Récit : Sophie Michel

    Présentation de l'éditeur : Trois filles. Trois destinées croisées, et une même amitié complice. Une vie au quotidien, que traversent drames et bonheurs dans une symphonie de rires et de pleurs. Elles s'appellent Chloé, Leila et Agnès. Elles sont nées la même année, le même jour peut-être. L'une s'embrase comme un feu follet, l'autre aborde le rivage d'une mer du sud, la troisième apparaît dans les cris, déjà, du sentiment d'abandon. L'une est fille de fille-mère, l'autre de jeune Maghrébine, l'autre encore de bourgeoise pressée. Et les pères ? Ils esquivent, de gré ou de force, les tout premiers regards que leurs filles ne demandent qu'à fixer sur eux. Les hasards et les nécessités d'un sourire, d'une grimace, d'un regard ou d'un silence font se rencontrer les trois filles, à quatre ans, dans un même quartier d'une capitale, Paris sans doute. Elles vivent leur enfance les yeux levés dans la quête d'un sourire maternel, les yeux baissés dans l'incompréhension parfois, souvent du monde si étrange des adultes, les yeux humides d'un bonheur vécu comme une récompense, les yeux secs d'une rage qui enfle, les yeux noyés dans le chagrin d'un drame incompréhensible. Mais toujours, toujours, les yeux de l'une plongés dans les yeux de l'autre dans la reconnaissance de la seule fratrie qu'elles se désirent, celle de l'amour partagé. Elles ne se quitteront plus...

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    Il est des lecteurs de bandes dessinées qui attachent une importance cruciale au dessin. Impossible par exemple, comme je l'ai constaté plusieurs fois en librairie, de vendre à ces pointilleux du graphisme l'excellente série de Jul parue aux éditions Dargaud Silex and the city. Pour ma part, s'il est certains coups de crayon qui me déplaisent, c'est le scénario qui importe avant tout. Bien évidemment, quand l'esthétique transcende la narration, c'est tout bénéf'.

    C'est le cas de ce diptyque. Emmanuel Lepage, avec un dessin à la sensibilité exacerbée, sublime littéralement le tout premier récit de Sophie Michel qui, quant à elle, parvient à trouver les mots justes.

    Oh les filles ! est une chronique de l'intime, celui de trois fillettes, nées la même année, dans des milieux très différents. Mais l'amitié s'affranchit des disparités socio-culturelles et les trois soeurs de coeur vont grandir au fil des pages, unies envers et contre tout malgré des épreuves et des choix de vie bien distincts.

    Véritable étude de l'univers féminin, ce double album analyse avec beaucoup d'authenticité les rapports mère-fille, l'amitié et les rivalités entre copines mais surtout le passage de l'état de petite fille à celui de jeune femme avec tout ce que cela implique (rébellion, quête de soi, doutes, premiers émois...). La perte de l'innocence, sous toutes ses formes, est admirablement mise en scène avec beaucoup d'émotion.

    Un très agréable moment de lecture qui ne manquera pas de replonger les grandes filles dans leurs souvenirs de jeunesse et qui pourra accompagner les teenagers dans cette période trouble de l'adolescence en leur rappelant l'importance fondamentale de l'amitié et celle, tout aussi essentielle de la connaissance de soi pour trouver, si ce n'est une passion, tout du moins une activité épanouissante dans laquelle s'investir voire se réfugier.

  • Rentrée littéraire : Ciseaux de Stéphane Michaka

    culture,citation,littérature,livre,roman,rentrée littéraireA paraître le 22 août 2012

    Editions Fayard - 263 pages

    Présentation de l'éditeur : À quinze ans, Raymond décide qu'il sera Hemingway ou rien. Et la nouvelle, avec ses silences têtus et ses fins en lame de rasoir, son genre de prédilection. Il a des envies d'ailleurs et la vie devant lui. On est à Yakima, dans le nord-ouest des États-Unis. Autant dire nulle part. Son ambition donne le tournis à Marianne, la petite serveuse de la boutique de donuts. « C'était le truc le plus excitant que j'avais jamais entendu. Pleine d assurance, je lui ai dit : Tu peux compter sur moi, Ray. » Les deux adolescents se marient quelques mois plus tard. Marianne est enceinte. Raymond n'a pas commencé à boire. Douglas, lui, vient d'obtenir le job de ses rêves : directeur littéraire d un magazine prestigieux. Les nouvelles qu'il reçoit l'irritent comme un vilain psoriasis. Pour calmer ses démangeaisons, il coupe, réécrit, sculpte avec ses ciseaux. « C'est leur voix. Leur voix, tu m'entends ? Mais c'est ma signature. » Quand il le rencontre, Ray peaufine son art dans l'alcool depuis près de dix ans et Marianne subvient aux besoins du ménage. Douglas va changer leur vie. Raymond Carver, Maryann Burk-Carver, Gordon Lish et la poétesse Tess Gallagher qui attend son heure en coulisses... Ciseaux raconte leur histoire : dans l'Amérique des années soixante à quatre-vingt, l'accomplissement de deux hommes en proie à une dépendance réciproque, un écrivain et son éditeur qui coupe ses textes au point de les dénaturer.

    E-pous-tou-flée ! Ce livre m'a scotchée, littéralement subjuguée.

    Pourtant, ce n'était pas gagné d'avance. Primo, parce que la quatrième de couv' (qui n'est pas la présentation ci-dessus) ne me bottait pas plus que ça, mais étant donné que c'était le seul SP* que j'avais sous la main et que j'avais envie de crâner un petit peu à chroniquer un livre n'étant pas encore à la disposition du grand public, je me suis lancée malgré tout. Segundo, parce que mon premier pas dans la rentrée littéraire ayant été concluant - La Vallée des masques de Tarun Tejpal -, je me disais qu'un deuxième régal livresque consécutif défiait toutes probabilités. Tertio, je n'arrivais pas à entrer dans le livre et j'ai bien failli abandonner la lecture dès le début.

    Mais ! Mon expérience m'a prouvé que s'il ne faut pas insister coûte que coûte quand on n'accroche pas, il faut savoir laisser sa chance au produit. C'est donc après une cinquantaine de pages que mon regard est passé de la circonspection à la fascination.

    Malgré l'avertissement en début d'ouvrage précisant le caractère imaginaire de l'oeuvre et des propos tenus par les personnages, une lecture rapide de la biographie de Raymond Carver met en évidence que les grandes lignes de la réalité sont respectées dans la fiction. Puisque les arrangements d'avec la vérité sont dans les détails, le pas est vite franchi pour se laisser croire que l'on a une biographie entre les mains. Une biografiction en quelque sorte, un peu à la façon d'Alabama song de Gilles Leroy qui m'avait en son temps incitée à me plonger plus avant dans les écrits et l'existence des amants terribles de la Génération perdue (Accordez-moi cette valse de Zelda Fitzgerald, Tendre est la nuit de F.S. Fitzgerald). J'ai d'ailleurs bien l'intention de me lancer à l'assaut de la vraie vie et l'oeuvre véritable de Carver après la lecture de Ciseaux.

    Mais bref. Ciseaux donc. Le texte, splendide comme suggéré en introduction, entremêle les points de vue de Raymond (dans son propre rôle), Marianne (alias Maryann Burk-Carver, l'épouse), Douglas (Gordon Lish, l'éditeur) et Joanne (Tess Gallagher, la seconde femme). Entre ces voix, des nouvelles (fictionnelles) de l'écrivain (j'ai toujours adoré ce système de mise en abîme qui me rappelle Le Monde selon Garp de John Irving). Les relations de l'homme à ses femmes mais surtout de l'auteur avec son éditeur - couple à part entière - sont formidablement décortiquées et mettent en évidence la différence ténue entre amour et haine. L'influence de la vie réelle sur l'oeuvre est également retranscrite de façon passionnante.

    Ce roman est tout simplement une traversée envoûtante d'une existence d'écrivain ; à ajouter à toutes les wish-lists qui se respectent ! Une performance brillante de Stéphane Michaka dont je chroniquerai vraisemblablement d'autres livres très prochainement.

    La petite cerise sur le gâteau : la jaquette qui est un extrait des "coupes de Gordon Lish sur la nouvelle Débutants, de Raymond Carver".

    Extraits :

    L'hortensia étouffait sous les orties. La facilité avec laquelle il les sépara, rendant à la fleur sa liberté première, le surprit. Lui qui se refusait à couper dans ses écrits, gardant des phrases bancales au détriment de l'ensemble, découvrait les lois non négociables de la nature. Soit on arrachait, soit le fleur mourrait tout entière.

    Robert comprit que le jardinage pouvait faire de lui un meilleur écrivain. Mais il n'écrivait plus. Ses journées, il les passait dans le jardin.

    ...

    Je parie que vous lisez Kerouac, la nuit. Moi aussi, vous savez. Moi aussi, je laisse les livres vivre la vie à ma place.

    ...

    A vrai dire, ce n'était pas aussi réfléchi. Je trouve toujours, après coup, des raisons à mes intuitions. Je leur passe une couche de glue pour qu'elles tiennent. Je suis, si on veut, une cérébrale post-sensuelle.

    ...

    "La vie a cette façon curieuse de se moquer de nous. Mais tu sais quoi ? Je ne lui en veux pas." Il a regardé à travers le hublot. "Non, je ne lui en veux même pas."

    ...

    J'aurais dû prendre un appareil photo de meilleure qualité. Ces trucs jetables, on ne sait jamais ce que ça va donner. Ils disent "jetables" sans préciser que c'est les photos que vous allez devoir jeter.

  • Le jour où... France Info 25 ans d'actualités, Collectif

    Editions Futuropolis - 270 pagesle jour où....jpg

    Présentation de l'éditeur : France Info a la passion de la bande dessinée : une chronique dominicale depuis plus de vingt ans, et le Prix France Info, décerné à une bande dessinée d’actualité et de reportage, bien avant que le genre ne soit devenu à la mode dans les médias… L’actualité ne s’arrête jamais ! Pour fêter les 25 ans de France Info, Le Jour où… est réédité dans une version augmentée, cinq ans après sa première édition. Au total, 37 auteurs, représentatifs de toutes les tendances de la bande dessinée du réel, se sont emparés de dates qui ont fait l’événement depuis un quart de siècle : un casting d’exception, un collectif hors du commun.

    A la façon du splendide Les ignorants qui faisait se rencontrer le monde du vin et celui de la bande dessinée, le travail de mémoire à l'initiative de France Info pour fêter son quart de siècle confronte le neuvième art à l'actualité, prouvant si besoin était que la discipline graphique est tout sauf légère.

    Et pour ce faire, la première radio d'information de France peut se targuer d'avoir réuni le gratin des dessinateurs et scénaristes : Delisle, Kris, Stassen, Berberian, Denis, Rabaté, Sacco, Lapière ou encore Jul, pour n'en citer que quelques-uns.

    Comme tout projet collectif, Le jour où est un recueil dense et varié. D'un auteur à un autre, le traitement des événements qui ont fait la Une depuis 1987 est très différent et parfois inattendu, tantôt documentaire pur et dur, tantôt récit intimiste. Une diversité de contributions qui séduit ou laisse indifférent, selon les goûts.

    J'ai été pour ma part particulièrement sensible à l'approche très poétique de Davodeau (La France ravagée par la tempête - 26 décembre 1999) et à celle très émouvante de Simon Hureau (Le tsunami - 26 décembre 2004).

    Cet album, écho des temps forts de ces dernières années, vibrant hommage à l'Histoire, ceux qui la vivent et ceux qui la font, ravira tous les passionnés d'actualité et de bd.

    Extrait :

    Tous les grands événements n'ont pas le pouvoir de changer le monde, mais ils ont ceci de pratique qu'ils permettent à chacun de se souvenir de ce qu'il faisait à une date donnée.

  • Rentrée littéraire : La Vallée des masques de Tarun Tejpal

    la vallée des masques.jpgA paraître le 22 août 2012

    Editions Albin Michel - 454 pages

    Présentation de l'éditeur : « J'ai été, un jour, un homme de convictions, volontaire et déterminé. Les autres venaient me consulter pour retrouver un ancrage solide quand leurs coeurs et leurs âmes vacillaient. Un jour... Aujourd'hui, c'est à l'urgence que je dois faire face. » Au cours d'une longue nuit où il attend ses assassins, d'anciens frères d'armes, un homme raconte son histoire, celle d'une communauté recluse dans une vallée inaccessible de l'Inde, selon les préceptes d'un gourou légendaire, Aum, le pur des purs... Figure majeure de la littérature indienne contemporaine, auteur de Loin de Chandigarh, Prix des libraires 2007, Tarun Tejpal explore la société des hommes dans son « inhumanité » et entraîne le lecteur dans une fable philosophique et politique puissante, qui s'impose d'ores et déjà comme une lecture incontournable.

    Mon tout premier pas dans la rentrée littéraire 2012 est un franc succès qui, j'aime à le penser, laisse augurer un cru exceptionnel. Dans La Vallée des masques, l'auteur du sublime Loin de Chandigarh nous propose une allégorie percutante, posant la question de la poursuite d'idéaux absolus qui engendrent trop souvent totalitarisme et sectarisme.

    C'est après avoir participé à un meeting à l'occasion des dernières élections au Gujarat où des centaines de militants portaient des masques qu'a germé l'idée de ce roman, le besoin "d'examiner au plus près le puritanisme, un système de croyances qui conduit à la déshumanisation, qui subsume l'identité individuelle dans l'identité collective".

    Tarun Tejpal, "terrifié par les puritains, ceux qui disent : je sais à ta place, je connais le chemin à suivre, je sais ce qui est vrai et juste, je suis le seul à le savoir", met en scène une société ancestrale en quête de pureté et de vérité, ultra hiérarchisée et étroitement contrôlée. Le talent de ce récit, qui ménage savamment le suspens, réside dans l'ambiguïté persistante quant à l'empathie ou l'antipathie générée par cette communauté.

    Ce livre puissant rappelle, si besoin était, que pour contrer les dérives pathologiques des mouvements religieux ou politiques, "l'antidote, c'est l'ouverture". Critique subtile de la nature humaine et du pouvoir sous toutes ses formes tel qu'il s'exerce dans la société indienne en particulier et dans le monde en général, La Vallée des masques est une fable aussi fascinante que terrifiante, qui soulève bien des interrogations.

    Ce titre sera incontestablement parmi ceux qui compteront dès la fin août.

    Extraits :

    J'ai appris autre chose encore : tous les humains ne voient pas le beau partout où il se trouve. Et c'est peut-être mieux ainsi.

    ...

    Je lis, je lis. Jusqu'à ce que le sommeil m'emporte, je lis tout ce qui peut me tomber sous la main. De tout ce que j'ai découvert au cours de mes explorations dans ce monde nouveau, rien ne me fascine autant que la cadence à laquelle les hommes écrivent. Ils emploient une diversité incroyable de styles et de tons pour épouser, dénoncer, célébrer, déplorer, soutenir ou contester, dans une débauche de passion, de sentiment, de réflexion et d'énergie intellectuelle. Le tout à grand renfort de prose, avec des flambées d'imagination extraordinaires. Ce n'est pas que la passion nous ait fait défaut, là-bas, mais c'était une flèche qui volait droit vers sa cible. Ici, c'est une bombe qui explose en sons, en lumière, en éclats multiples, dans toutes les directions. Comment une passion aussi diffuse et fragmentée pourrait-elle garder un sens quelconque ? Pourtant mieux vaut cette dispersion, je l'ai appris ici. Concentrées, les passions des hommes se chargent facilement de fureur, balayant toute raison.

    ...

    (...) l'espoir de trouver une quelconque vérité dans ce monde d'hommes tenait de la folie. C'était un lieu perverti et cruel, égoïste, dur et voué à l'anéantissement.

    ...

    Selon Aum, il était indispensable d'apprendre d'abord à écouter. Ecouter, assis tranquillement. Parler ne requérait aucun effort ni réflexion et c'était tout ce que tout le monde cherchait à faire en permanence. Dès les premières années de sa vie lumineuse, le grand voyant avait compris intuitivement que l'outre-monde devait le misérable chaos dans lequel il était plongé au fait que les hommes avaient perdu la faculté d'écouter. Dès l'instant où leur larynx apprenait à transformer les sons en mots, ils tombaient, abusés, sous le charme de leur propre voix.

    ...

    Dans l'outre-monde n'existait ni liberté, ni égalité, ni morale. Les humains étaient guidés par des impulsions superficielles qui faisaient d'eux des êtres dangereusement égoïstes et malhonnêtes. Il n'était pas un seul code de conduite qui ne fût constamment violé et qui ne limitât la libre application d'un autre de ces codes.

    Le germe de cet enfer résidait dans le besoin de posséder.

    Moi, moi-même, mien.

    Dans l'outre-monde, Aum l'avait compris, chaque homme était mû par cet appétit qui le transformait en brasier infernal.

    ...

    On nous avait appris quel genre d'existence menaient les humains. Ils vivaient pour posséder, tuaient pour posséder. Leur espèce était la seule à se rebeller contre l'ordre des choses. Les plantes, les animaux et les insectes vivaient comme ils étaient censés le faire, mais les hommes ne cessaient de dévier de leurs cours, poussés par leur avidité de pouvoir, de richesses, de femmes. Ils étaient déloyaux envers eux-mêmes, ne respectaient aucune règle et faisaient de leur inconstance une constante.

    ...

    - Tu veux être aimé, c'est là ton défaut. A rechercher l'amour des autres, on s'éloigne de soi-même. On devient un personnage, en fonction de ce que l'on imagine être l'attente de l'autre. Puis encore un autre, et toujours un autre, dans un mouvement sans fin. C'est pourquoi les démocraties finiront par s'écrouler, quelle que soit l'euphorie qui célèbre leur avènement. Ces régimes seront toujours administrés par des personnes qui n'agissent pas vraiment en conformité avec elles-mêmes.

    ...

    Aucune histoire n'est sans intérêt et nul homme si vil qu'on puisse lui dénier sa place dans les annales de l'univers. N'importe quel récit de vie est susceptible de représenter une planche de salut pour quelqu'un, "le parfait remède aux peines d'un autre", dit l'auteur, et j'aime cette image. En participant à la constitution d'une pharmacopée des récits du monde, nous apporterions notre contribution au soulagement des chagrins et de la souffrance.