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30/07/2012

Rentrée littéraire : Le jeu des ombres de Louise Erdrich

A paraître le 3 septembre 2012le jeu des ombres.jpg

Editions Albin Michel - 253 pages

Présentation de l'éditeur : Rythmé à la manière d’un thriller sombre et tragique, Le jeu des ombres est sans doute le livre le plus personnel de Louise Erdrich. Construit comme un huis-clos hypnotique, portrait d’un mariage et d’une famille sur le point de voler en éclat, d’un homme et d’une femme en proie à la violence d’un face-à-face, c’est aussi une réflexion sur les cicatrices qu’une histoire collective douloureuse peut laisser sur les individus. Gil est un peintre reconnu qui doit son succès à Irene, sa femme, un écrivain qui a longtemps été son modèle. Quand elle découvre que son mari lit son journal intime, Irene décide d’en rédiger un autre, qu’elle met cette fois-ci en lieu sûr. Elle y livrera sa vérité, se servant du premier comme d’une arme pour manipuler son unique lecteur. Une guerre psychologique commence, qui va révéler le côté obscur de chacun des personnages. En faisant alterner les journaux d’Irene et un récit à la troisième personne, Louise Erdrich témoigne, une fois de plus, d’une prodigieuse maîtrise narrative.

Lors de la rentrée littéraire 2011, Louise Erdrich n'avait pas eu l'heur de me plaire avec La malédiction des colombes qui m'était tombé des mains en page 94. N'étant pas d'un naturel rancunier, j'ai décidé de laisser une chance à cette auteur contemporaine dite incontournable qui s'annonce avec deux ouvrages en ce cru 2012 : un roman, Le jeu des ombres et un recueil de ses nouvelles parues ces trente dernières années dans les plus prestigieux magazines américains, La décapotable rouge.

S'agissant du recueil, je ne saurais dire ce qu'il en est. Mais au regard de la véritable claque que m'a assenée Le jeu des ombres, je ne devrais pas bouder mon plaisir bien longtemps, le service de presse de La décapotable rouge étant à ma disposition.

Une claque, donc. Impossible de trouver de phrase laudative juste pour exprimer mon enchantement à la lecture de ce roman. Louise Erdrich parvient, d'une plume magistralement lucide, à dresser le portrait d'un naufrage amoureux. Comme il est dit dans une des nombreuses dithyrambes de la presse américaine, c'est un "livre d’un mérite exceptionnel que ce soit sur le plan artistique, intellectuel ou psychologique. Nulle part ailleurs, les complications de l’amour n’ont été aussi bien exposées que dans l’honnêteté crue du Jeu des ombres." - The Boston Globe.

L'atmosphère pesante, l'ambiguïté de l'amour qui se meurt sont ciselés à la perfection. Un sentiment d'urgence m'a envahie dès les premières pages, pour ne plus me quitter jusqu'au dénouement, surprenant. Les personnages - toujours Amérindiens semble-t-il dans l'écriture d'Erdrich qu'elle appelle ici très joliment les Indiens-plume à ne pas confondre avec les Indiens-point - sont explorés avec infiniment de compassion de telle sorte que la beauté parvient à s'immiscer là où tout n'est que bassesse, vice et désespoir. Une véritable prouesse narrative qui nous entraîne viscéralement au coeur de la nature humaine et de l'ambivalence du sentiment amoureux.

Décidément, après la très profonde allégorie La Vallée des masques de Tarun Tejpal chez Albin Michel et la biografiction plus vraie que nature Ciseaux de Stéphane Michaka chez Fayard, c'est pour l'instant un incroyable sans faute pour cette dernière rentrée littéraire pour le moins enthousiasmante.

Extraits :

Maintenant, j'ai deux agendas. Le numéro un, c'est le Mémento Journalier à couverture rouge et cartonnée, semblable à ceux dans lesquels j'écris depuis 1994, quand nous avons eu Florian. Tu m'as offert le premier pour que j'y consigne ma première année dans mon rôle de mère. C'était vraiment adorable de ta part. J'écris dans ce genre de carnets depuis ce temps-là. Ils sont tous cachés au fond d'un tiroir, dans mon bureau, sous un tas de bolduc et de papier cadeau. Le dernier en date, celui qui t'intéresse à présent, je le garde tout au fond d'un classeur métallique plein de vieux relevés bancaires, de chéquiers d'anciens comptes oubliés, le genre de choses que nous nous jurons chaque année de passer à la déchiqueteuse, mais que nous finissons par fourrer dans des dossiers. Après avoir pas mal cherché, je suppose, tu as trouvé mon agenda rouge. Tu t'es mis à le lire pour découvrir si je te trompais.

Le second, que l'on pourrait appeler mon véritable agenda, c'est celui dans lequel je suis en train d'écrire.

...

Elle était élancée, grande, brune de peau, et ne savait pas s'exprimer. Un marchand d'art l'avait comparée à une panthère, ce que Gil avait répété des semaines durant, mais Irene avait aimé se croire séduisante, enfermée dans son silence, plutôt que muette et empruntée. Son pouvoir, si elle en possédait un, tenait à sa fausse indifférence.

...

Si Gil ne savait pas qu'elle savait qu'il lisait son journal, elle pouvait y écrire des choses visant à le manipuler. Et même à lui faire mal. Elle se dit qu'elle commencerait par un simple essai, un hameçon irrésistible.

...

Tocade, soudaine attirance, sont en partie une fièvre superficielle, un manque de connaissance. Tomber amoureux c'est aussi tomber dans l'état de connaissance. L'amour durable survient quand nous aimons la majeure partie de ce que nous apprenons sur l'autre, et sommes capables de tolérer les défauts qu'il ne peut changer.

Plus tard, il lui revint que chacun de ses enfants, à l'âge de six ans, avait été sérieux, avait dit des choses surprenantes, et fait l'expérience de la honte. Parfois l'humiliation était publique, parfois l'incident avait eu lieu à la maison. Mais la première fois, la honte vous transperçait. C'était un sentiment nouveau, inconnu, et atroce. Vous aviez envie de vous glisser hors de votre peau.

...

Gil mettait au point les tableaux, les couleurs, l'émotion et, ce faisant, il était heureux. Il ne se sentait pas seul quand il travaillait. Même quand par ailleurs les choses n'allaient pas très fort, il arrivait à peindre. Peu importait, même, qu'Irene soit en colère. En fait, c'était mieux. Quand ils étaient heureux, quand Gil pouvait compter sur son adoration quotidienne, les tableaux semblaient virer à l'insipide. Il devait combattre le sentiment de satisfaction. Au fur et à mesure qu'elle s'éloignait de lui, les tableaux devenaient plus forts. Le violent désir qu'il avait d'elle leur donnait vie. Dans ses tableaux, il mettait son chagrin, la nature insaisissable d'Irene, l'avidité de son étreinte, le rejet d'Irene, l'amertume de son espoir, la rage maussade d'Irene. Il avait pris conscience que plus leurs rapports étaient tendus, plus son travail en bénéficiait. Il n'avait pas encore songé à se demander si ses soupçons à l'égard d'Irene étaient aussi une méthode visant à la repousser, afin de ressentir son absence, puis un douloureux appétit duquel tirer son art.

...

Dans le cadre de ses nouveaux efforts d'observation, Riel remarquait quantité de choses. Par exemple, elle avait remarqué que les chiens se comportaient comme si leurs maîtres humains partaient en voyage. Les chiens détestaient voir apparaître les valises. Mais il n'y avait pas de valises. Les chiens réagissaient simplement comme s'il y avait des valises. Ils étaient nerveux et aux aguets, ces jours-ci. Il y avait dans l'air quelque chose qui les mettait mal à l'aise. Grâce à ses sens fraîchement affinés, Riel le sentait aussi. C'était quelque chose de particulier à quoi elle ne tenait pas à donner un nom, même si d'habitude elle était capable de donner un nom à tout.

...

C'était encore une de leurs agréables disputes. Quand ils avaient fini par rendre un sujet neutre, ils pouvaient parler des heures. Une chose : jamais ils ne s'ennuyaient ensemble. Ils pouvaient bien se haïr, du moins, Irene pouvait bien haïr Gil, alors que celui-ci ne soupçonnait pas à quel point il haïssait Irene tant il était obsédé par son désir de la reconquérir. Il la détestait vraiment. C'était un élément de son mur immatériel. Il ne pouvait ni voir ni ressentir cette haine, mais elle était là.

...

On revient toujours à des tropes anciens pour tenter de rester amoureux.

...

En rentrant du feu d'artifice, Gil s'arrêta dans une pharmacie Walgreens ouverte 24h/24 et Irene acheta des produits pour chats. A la maison, Florian installa la caisse à litière au sous-sol et laissa l'animal gratter dedans. Ils l'emporta dans son lit. D'un air grave et raide, celui-ci longea les oreillers, flaira l'un, puis l'autre, en fixant Florian de ses yeux jaunes d'extra-terrestre. Il s'installa enfin par étapes progressives sur l'oreiller proche de la tête du garçon, et un crépitement doux et irrégulier démarra dans sa gorge. Florian se tourna sur le côté et l'observa, sans le toucher, puis petit à petit ferma les paupières.

...

Toute sa vie, Bonnard avait peint des petits moments, intimistes, un enfant jouant dans un tas de sable, des chiens ou des chats attentifs aux plats posés sur la table. Et il y avait Marthe. Son petit corps sinueux, l'idéal de Bonnard. Il l'avait peinte indolente après l'amour, chatoyante et rêveuse dans son bain, regardant par la fenêtre, à côté de cette porte bleue qui s'ouvrait vers l'intérieur. De l'avis de beaucoup, c'était une mégère grincheuse, et pourtant Bonnard l'avait aimée de tout son art. A cause de la guerre, son monde s'était rétréci. Il avait perdu sa femme. A cette époque-là, il avait peint un autoportrait que Gil trouvait à la fois insupportable et héroïque. Dans ce tableau de lui, seul, fragile, âgé, scrutant le miroir de la salle de bains, Bonnard avait employé toutes les couleurs. Ses yeux étaient très creux, omniscients, fixes. Toutes les couleurs dont il s'était servi dans sa vie étaient là dans cet autoportrait. C'était une représentation de l'esprit unifié de l'artiste, le moi se dissolvant avec lassitude dans la lumière et la couleur inlassables. Il était aussi chauve qu'un oeuf, et pourtant son crâne nu était encore caressé çà et là par un peu d'éclat, un zeste de soleil.

Ensemble, à Paris, Irene et Gil avaient contemplé ce portrait et, pour des raisons différentes, ils avaient pleuré.

11:11 Écrit par charlotte sapin dans Citation, Culture, Littérature américaine, Livre, Roman | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Facebook | | | | Pin it!

Commentaires

Je ne connais pas Louise Erdrich, mais ça me donne envie de découvrir ce livre !

Écrit par : Eulimène | 02/08/2012

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Ah ça me rassure, je ne suis pas seule à ignorer l'existence de cette auteur soit disant réputée ;) J'attends ton retour si tu sautes le pas !

Écrit par : charlotte à Eulimène | 03/08/2012

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tu donnes envie de découvrir cette auteure

Écrit par : zazy | 07/01/2013

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Et bien écoute, merci zazy, c'est le compliment que je préfère puisque c'est exactement le but que je poursuis en chroniquant mes lectures. Je te souhaite beaucoup de plaisir dans cette découverte et aussi, puisque c'est de saison, une excellente année emplie de délices littéraires !

Écrit par : charlotte à zazy | 08/01/2013

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