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Rentrée littéraire : La Vallée des masques de Tarun Tejpal

la vallée des masques.jpgA paraître le 22 août 2012

Editions Albin Michel - 454 pages

Présentation de l'éditeur : « J'ai été, un jour, un homme de convictions, volontaire et déterminé. Les autres venaient me consulter pour retrouver un ancrage solide quand leurs coeurs et leurs âmes vacillaient. Un jour... Aujourd'hui, c'est à l'urgence que je dois faire face. » Au cours d'une longue nuit où il attend ses assassins, d'anciens frères d'armes, un homme raconte son histoire, celle d'une communauté recluse dans une vallée inaccessible de l'Inde, selon les préceptes d'un gourou légendaire, Aum, le pur des purs... Figure majeure de la littérature indienne contemporaine, auteur de Loin de Chandigarh, Prix des libraires 2007, Tarun Tejpal explore la société des hommes dans son « inhumanité » et entraîne le lecteur dans une fable philosophique et politique puissante, qui s'impose d'ores et déjà comme une lecture incontournable.

Mon tout premier pas dans la rentrée littéraire 2012 est un franc succès qui, j'aime à le penser, laisse augurer un cru exceptionnel. Dans La Vallée des masques, l'auteur du sublime Loin de Chandigarh nous propose une allégorie percutante, posant la question de la poursuite d'idéaux absolus qui engendrent trop souvent totalitarisme et sectarisme.

C'est après avoir participé à un meeting à l'occasion des dernières élections au Gujarat où des centaines de militants portaient des masques qu'a germé l'idée de ce roman, le besoin "d'examiner au plus près le puritanisme, un système de croyances qui conduit à la déshumanisation, qui subsume l'identité individuelle dans l'identité collective".

Tarun Tejpal, "terrifié par les puritains, ceux qui disent : je sais à ta place, je connais le chemin à suivre, je sais ce qui est vrai et juste, je suis le seul à le savoir", met en scène une société ancestrale en quête de pureté et de vérité, ultra hiérarchisée et étroitement contrôlée. Le talent de ce récit, qui ménage savamment le suspens, réside dans l'ambiguïté persistante quant à l'empathie ou l'antipathie générée par cette communauté.

Ce livre puissant rappelle, si besoin était, que pour contrer les dérives pathologiques des mouvements religieux ou politiques, "l'antidote, c'est l'ouverture". Critique subtile de la nature humaine et du pouvoir sous toutes ses formes tel qu'il s'exerce dans la société indienne en particulier et dans le monde en général, La Vallée des masques est une fable aussi fascinante que terrifiante, qui soulève bien des interrogations.

Ce titre sera incontestablement parmi ceux qui compteront dès la fin août.

Extraits :

J'ai appris autre chose encore : tous les humains ne voient pas le beau partout où il se trouve. Et c'est peut-être mieux ainsi.

...

Je lis, je lis. Jusqu'à ce que le sommeil m'emporte, je lis tout ce qui peut me tomber sous la main. De tout ce que j'ai découvert au cours de mes explorations dans ce monde nouveau, rien ne me fascine autant que la cadence à laquelle les hommes écrivent. Ils emploient une diversité incroyable de styles et de tons pour épouser, dénoncer, célébrer, déplorer, soutenir ou contester, dans une débauche de passion, de sentiment, de réflexion et d'énergie intellectuelle. Le tout à grand renfort de prose, avec des flambées d'imagination extraordinaires. Ce n'est pas que la passion nous ait fait défaut, là-bas, mais c'était une flèche qui volait droit vers sa cible. Ici, c'est une bombe qui explose en sons, en lumière, en éclats multiples, dans toutes les directions. Comment une passion aussi diffuse et fragmentée pourrait-elle garder un sens quelconque ? Pourtant mieux vaut cette dispersion, je l'ai appris ici. Concentrées, les passions des hommes se chargent facilement de fureur, balayant toute raison.

...

(...) l'espoir de trouver une quelconque vérité dans ce monde d'hommes tenait de la folie. C'était un lieu perverti et cruel, égoïste, dur et voué à l'anéantissement.

...

Selon Aum, il était indispensable d'apprendre d'abord à écouter. Ecouter, assis tranquillement. Parler ne requérait aucun effort ni réflexion et c'était tout ce que tout le monde cherchait à faire en permanence. Dès les premières années de sa vie lumineuse, le grand voyant avait compris intuitivement que l'outre-monde devait le misérable chaos dans lequel il était plongé au fait que les hommes avaient perdu la faculté d'écouter. Dès l'instant où leur larynx apprenait à transformer les sons en mots, ils tombaient, abusés, sous le charme de leur propre voix.

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Dans l'outre-monde n'existait ni liberté, ni égalité, ni morale. Les humains étaient guidés par des impulsions superficielles qui faisaient d'eux des êtres dangereusement égoïstes et malhonnêtes. Il n'était pas un seul code de conduite qui ne fût constamment violé et qui ne limitât la libre application d'un autre de ces codes.

Le germe de cet enfer résidait dans le besoin de posséder.

Moi, moi-même, mien.

Dans l'outre-monde, Aum l'avait compris, chaque homme était mû par cet appétit qui le transformait en brasier infernal.

...

On nous avait appris quel genre d'existence menaient les humains. Ils vivaient pour posséder, tuaient pour posséder. Leur espèce était la seule à se rebeller contre l'ordre des choses. Les plantes, les animaux et les insectes vivaient comme ils étaient censés le faire, mais les hommes ne cessaient de dévier de leurs cours, poussés par leur avidité de pouvoir, de richesses, de femmes. Ils étaient déloyaux envers eux-mêmes, ne respectaient aucune règle et faisaient de leur inconstance une constante.

...

- Tu veux être aimé, c'est là ton défaut. A rechercher l'amour des autres, on s'éloigne de soi-même. On devient un personnage, en fonction de ce que l'on imagine être l'attente de l'autre. Puis encore un autre, et toujours un autre, dans un mouvement sans fin. C'est pourquoi les démocraties finiront par s'écrouler, quelle que soit l'euphorie qui célèbre leur avènement. Ces régimes seront toujours administrés par des personnes qui n'agissent pas vraiment en conformité avec elles-mêmes.

...

Aucune histoire n'est sans intérêt et nul homme si vil qu'on puisse lui dénier sa place dans les annales de l'univers. N'importe quel récit de vie est susceptible de représenter une planche de salut pour quelqu'un, "le parfait remède aux peines d'un autre", dit l'auteur, et j'aime cette image. En participant à la constitution d'une pharmacopée des récits du monde, nous apporterions notre contribution au soulagement des chagrins et de la souffrance.

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