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16/07/2012

Cris de Laurent Gaudé

cris.jpgEditions Actes Sud - 126 pages

Présentation de l'éditeur : Ils se nomment Marius, Boris, Ripoll, Rénier, Barboni ou M'Bossolo. Dans les tranchées où ils se terrent, dans les boyaux d'où ils s'élancent selon le flux et le reflux des assauts, ils partagent l'insoutenable fraternité de la guerre de 1914. Loin devant eux, un gazé agonise. Plus loin encore retentit l'horrible cri de ce soldat fou qu'ils imaginent perdu entre les deux lignes du front : " l'homme-cochon ". A l'arrière, Jules, le permissionnaire, s'éloigne vers la vie normale, mais les voix des compagnons d'armes le poursuivent avec acharnement. Elles s'élèvent comme un chant, comme un mémorial de douleur et de tragique solidarité, prenant en charge collectivement une narration incantatoire, qui nous plonge, nous aussi, dans l'immédiate instantanéité des combats, avec une densité sonore et une véracité saisissantes.

Si j'avais été séduite par le portrait chaotique de la Nouvelle-Orléans dressé dans Ouragan, j'ai été complètement bouleversée par la puissance évocatrice saisissante de Cris. Comment rester de marbre au son de ces voix d'outre-tombe ou presque qui, du front ou depuis l'arrière, rescapées ou à l'agonie, sont irrémédiablement ravagées par cette Première Guerre Mondiale.

En passant, en de cours paragraphes, du récit d'un poilu à celui d'un autre, Gaudé crée un discours saccadé qui prend aux tripes, se faisant l'écho d'une atmosphère d'épouvante difficilement concevable : le souffle des hommes, le sifflement des obus, les hurlements de douleur, le silence de la mort... Aussi différents soient-ils les uns des autres, tous les hommes sont unis dans l'horreur et tous oscillent entre courage, peur ou encore folie.

Ce roman, court mais à la densité incomparable, n'est certes qu'une fiction, mais le talent de Gaudé, l'authenticité de son imagination, l'exactitude de ses évocations... Bref, l'incroyable dimension réaliste du roman l'érige en véritable recueil commémoratif qui le confond avec un ouvrage historique. Un très bel hommage aux disparus, aux Gueules cassées et à ceux dont les séquelles sont invisibles, qui relate si justement l'atrocité et l'absurdité de la guerre. De toutes les guerres.

Extraits :

Tu me crois la marée et je suis le déluge.

Victor Hugo

...

Il faut que je respire calmement. C'est ce qu'on dit toujours. C'est ce que j'ai dit chaque fois que je me suis retrouvé avec un type au creux des bras qui hurlait de douleur, qui beuglait comme un animal saigné au jarret, je lui disais : "Calme-toi, respire, concentre-toi sur ta respiration, calme-toi camarade, on est là, il ne faut pas que tu t'énerves, ça ne fera qu'empirer les choses." A combien de types j'ai dit ça ? A combien de types qui sont morts quelques minutes plus tard ? Ils crèvent, là, d'un coup. Ils crèvent et on le sait parce qu'on les tient bien serrés contre soi et que, le dernier sursaut, on le sent partir des pieds et ébranler tout le corps, et il n'est pas besoin d'être médecin pour savoir que c'est la fin. Un tel sursaut de tous les muscles, c'est forcément la reddition de la chair. C'est comme une dernière éruption de vie et puis plus rien. Plus rien. La mort.

...

Nous sommes tous les trois sains et saufs. Boris, Jules et moi. Tous les trois en vie. Oui. Mais plus vieux de milliers d'années.

...

Est-ce qu'ils comprennent d'où je viens en me regardant passer ? Est-ce qu'ils voient, à la façon dont j'avance, que je suis plus vieux qu'eux de milliers d'années ? Je suis le vieillard de la guerre qui rase les parois des tranchées. Je suis le vieillard de la guerre qui n'entend plus rien et marche tête baissée. (...) Je me fraye un passage. Nous sommes si peu à prendre le train dans l'autre sens. Je me fraye un passage au milieu de ceux qui vont me succéder. Ils ne tarderont pas à me ressembler. Je garde la tête baissée. Je ne veux pas qu'ils me voient. Je ne veux pas leur laisser voir ce que sera leur visage épuisé. Je suis le vieillard de la guerre. J'ai le même âge qu'eux mais je suis sourd et voûté. Je suis le vieillard des tranchées, je marche la tête baissée et monte dans le train sans me retourner sur la foule des condamnés.

...

Je suis sauf. Je pars pour Paris. Et à chaque seconde, à chaque mot que je prononce, les tranchées s'éloignent de moi un peu plus. Mais d'où me vient, alors, cette indéfinissable envie de pleurer ?

...

J'étais une bête et je ne me souviens plus. J'étais une bête et je n'oublierai jamais.

...

Nous n'avons pas le temps. Le sang nous est compté.

...

Il était immobile et silencieux. Le regard vide. Il ne dira plus un mot. Plus jamais. Je le sens. Une vie de silence. A rester des heures entières assis sur son lit. Secoué de tics. Pleurant parfois. Il ne saura plus dormir. Ses lèvres trembleront jusqu'à sa mort. Comme s'il prolongeait, en son esprit, le dialogue animal avec l'homme des tranchées.

12:10 Écrit par charlotte sapin dans Citation, Culture, Littérature française, Livre, Roman | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | | Pin it!

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