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La poursuite du bonheur de Douglas Kennedy

Editions Belfond - 774 pagesla poursuite du bonheur.jpg

Présentation de l'éditeur : Un jour d'enterrement. Une vieille dame, dans le cortège, qu'elle n'a jamais vue. Kate Malone l'ignore encore mais un passé inconnu s'apprête àéclater au grand jour...
Cette histoire occulte commence à Greenwich Village, au lendemain de la guerre. Tout ce que la jeunesse de Manhattan compte d'artistes excentriques et prometteurs tente d'oublier trois ans d'horreur. Un premier Thanksgiving sous le signe de la paix. Dans le joyeux désordre de ce soir de fête, Jack Malone liera à jamais son destin à celui de Sara. Malgré l'ombre grandissante de la chasse aux sorcières, la mort, l'Amérique, ces deux-là se battront, jusqu'au bout, pour leur droit au bonheur...

J'ai lu il y a de cela déjà un bon moment L'homme qui voulait vivre sa vie. Si je ne me souviens pas vraiment de l'histoire, je garde en revanche l'impression d'un agréable moment de lecture. Mon expérience de libraire m'a permis de constater l'engouement général pour Douglas Kennedy. Et dans une sorte de pédanterie typiquement libraire, je l'ai associé aux Lévy, Nothomb et autres Musso : une sorte d'écrivain hyper productif dont l'écriture facile ne méritait pas plus d'attention. La poursuite du bonheur m'a détrompée.

Dans cette superbe saga romanesque s'inscrivant au coeur de l'Amérique maccarthyste à nos jours, l'auteur nous livre une histoire d'amour intense, engluée dans l'imperfection de son époque et de ses protagonistes. Les secrets sont parfaitement mis en scène et la profondeur et la complexité des personnages sont déroutantes de réalité, criantes de vérité. Kennedy se fait le conteur exceptionnel de l'âme humaine, dans tout ce qu'elle a de plus charmant et de plus destructeur. L'analyse de la psychologie des caractères masculin et féminin est particulièrement fouillée et crédible.

Il offre également une approche fascinante de la création artistique et une captivante porte d'entrée pour revenir sur une période particulièrement trouble de l'histoire états-unienne.

Par ce récit magistral, Kennedy prouve, si besoin était, qu'il ne faut jamais rester sur des préjugés littéraires. Car sous prétexte de s'inscrire à contre-courant systématique des littératures de masse, l'on s'expose, en plus d'avoir une opinion critique tranchée fondée ni plus ni moins que sur le manque de connaissance pour ne pas dire l'ignorance, à passer à côté de véritables pépites littéraires.

 

Extraits :

"Nous n'agissons pas comme il faudrait

Et ce qu'il ne faudrait pas, nous le faisons,

Et puis nous nous rassurons

Avec l'idée que la chance sera notre alliée."

Matthew Arnold

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On dit que les funérailles sont faites pour les vivants, non pour les morts, et ce n'est que trop vrai : nous ne pleurons pas seulement les disparus mais aussi sur nous-mêmes, sur la brièveté choquante de la vie, sur cette accumulation permanente de futilités, sur tous les faux pas que nous commettons en descendant le chemin de l'existence, tels des étrangers dépourvus de repères et de cartes, pris à défaut par chaque tournant...

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C'est ce qui rend la vie si pourrie, parfois, cette accumulation de déceptions et de souffrances, petites ou grandes. Mais ceux qui ne baissent pas les bras - et tu fais partie de cette catégorie, mon coeur, aucun doute là-dessus - finissent par trouver comment survivre avec la douleur. Parce que bon, c'est intéressant, la douleur. Essentiel, même. Ca donne une signification aux choses. Et aussi c'est la raison pour laquelle Dieu a créé la gnôle.

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Tout est tellement... fortuit, non ?

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Nous les aimions quand même, évidemment. Parce qu'on "doit" aimer ses parents, sauf s'ils sont d'une totale cruauté avec leurs enfants. Cela fait partie du contrat social, ou du moins cela en faisait partie dans ma jeunesse. Tout comme de se résigner aux interdits les plus variés. J'ai souvent pensé qu'on ne devient réellement adulte qu'au moment où l'on pardonne à ses parents d'être aussi imparfaits que le reste des humains et où l'on reconnaît que, avec leurs limites, ils ont fait de leur mieux pour vous. Mais enfin, aimer ses géniteurs ne signifie pas que l'on reprenne à son compte leur conception de la vie.

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- On ne connaît jamais personne pour de bon, m'a dit Eric ce soir-là. On le croit, oui, mais ils finissent toujours par vous désarçonner. Surtout quand il est question d'amour. Le coeur est l'organe le plus secret que nous ayons. Et le plus imprévisible.

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On évoque parfois le "plaisir enivrant de la création" mais seuls ceux qui n'ont jamais tenté d'écrire peuvent en parler ainsi. C'est un objectif que l'on se fixe, écrire, il n'y a rien d'enivrant là-dedans, et comme n'importe quel objectif il n'apporte de plaisir qu'un fois rempli : on est soulagé d'avoir assuré la moyenne quotidienne, on espère que le travail accompli dans la journée se révèlera satisfaisant parce que le lendemain il faudra noircir une autre page, de toute façon... C'est une affaire de volonté mais aussi de confiance en soi. Oui, je découvrais pas à pas qu'écrire est d'abord un étrange défi lancé à soi-même.

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J'ai passé les trois jours suivants à corriger mon texte, traquant particulièrement les risques de mièvrerie. Comment Puccini avait-il formulé cette exigence alors qu'il travaillait sur La Bohème avec son librettiste, déjà ? "Du sentiment, mais pas de sentimentalité." C'était ce que je recherchais, moi aussi : une émotion qui ne sombre pas dans le pathos. Le dimanche, j'ai tout retapé à la machine en faisant une copie au papier-carbone, puis j'ai relu une dernière fois cette version définitive sans savoir qu'en penser. La narration avait l'air de fonctionner, l'ambiance faite à la fois de douceur et d'amertume me plaisait, mais j'étais trop concernée par l'histoire pour être capable de prendre du recul. Alors j'ai plié le double de la nouvelle, je l'ai glissé dans une enveloppe et je l'ai adressé à Eric avec un petit mot dans lequel je lui demandais de ne rien me cacher des défauts qu'il allait certainement y trouver.

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Et de me rappeler que les stars du cinéma, non contentes d'avoir les meilleures réparties, jouissent aussi du privilège - à l'écran, en tout cas - de toujours se tirer des imbroglios amoureux avec une aisance merveilleuse, ou dans un dénouement fabuleusement tragique, alors que le commun des mortels n'en fait qu'un gâchis sans fin...

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La mort apaise toutes les querelles, toutes les inimitiés. Elle les abolit comme elle abolit cette agitation éphémère qu'est la vie. Et cependant nous continuons avec les disputes, la rancoeur, la jalousie, le ressentiment, tout en sachant qu'au final leur inanité sera patente. C'est peut-être cela, la vraie nature de la colère : tempêter contre l'absolue futilité de l'existence. La colère permet de donner un sens à ce qui n'en a fondamentalement pas. La colère nous fait croire que nous n'allons pas mourir.

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Trois jours après l'élection d'Eisenhower à la présidence américaine. Cette victoire du conservatisme ainsi que les menées toujours plus erratiques de McCarthy à Washington ont fini par me persuader que j'étais bien mieux à Paris que dans mon pays pour l'instant. D'ailleurs, j'aimais cette ville, non comme les romantiques un peu niais qui avaient des larmes aux yeux en évoquant l'arôme de la baguette sortie du four à la boulangerie d'à côté mais pour ce qu'elle avait de profondément contradictoire, et donc de passionnant à mes yeux. J'aimais son mélange de vulgarité et de raffinement, d'intelligence érudite et de frivolité. Très imbue de son prestige - au point de friser la fatuité, parfois -, cette cité donnait l'impression à ceux qui y résidaient un moment d'être véritablement des privilégiés, appelés à partager un espace unique au monde.

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J'attendais toujours le jour où je me réveillerais sans une pensée pour lui. Etait-il possible que je ne surmonte jamais cette perte ? Qu'elle demeure à jamais ? Qu'elle modèle mon existence jusqu'à la fin ?

(...) : l'instant où vous allez vous résigner à ne pas être capable de tourner la page, c'est justement celui où vous aurez la force de le faire.

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Toute la vie est une catastrophe, fondamentalement, mais la plupart des choses qui t'arrivent ne se terminent pas en bien ou en mal : elles se terminent, point. Et dans la confusion, en général. (...) Tout le monde a des coups durs. C'est aussi basique que la vie. Mais ce qui l'est tout autant, c'est que tu n'as pas le choix : tu dois continuer.

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Mon passé. Mes choix. Et voulez-vous que je vous dise quelque chose d'assez amusant, en fin de compte ? A ma mort, tout ce passé va disparaître avec moi. C'est la découverte la plus étonnante que l'on fait, en vieillissant : se rendre compte que toutes le souffrances et les joies, tout ce... drame, sont tellement éphémères. Vous les portez en vous et puis vous disparaissez, et plus personne ne se souvient du roman qu'a été votre vie.

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(...) les gens autour de vous s'arrangent toujours pour vous décevoir quand vous auriez le plus besoin d'équilibre, de sécurité.

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Quand est-ce que ça va lui tomber dessus ? me suis-je demandé. A quel stade va-t-il découvrir l'énorme, la radicale inanité de tout cela ? Comprendre qu'on se trompe toujours, quoi qu'on fasse ? La plupart d'entre nous sont bourrés de bonnes intentions et pourtant nous n'arrivons qu'à décevoir les autres, et nous-mêmes. Que reste-t-il, alors, sinon essayer encore ? C'est la seule chance qui nous reste. Vivre, c'est essayer.

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