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24/06/2012

American darling de Russell Banks

american darling.jpgEditions Actes Sud - 571 pages

Présentation de l'éditeur : A cinquante-neuf ans, Hannah Musgrave revient sur sa vie de jeune bourgeoise américaine contrainte par son engagement révolutionnaire à prendre la fuite vers l'Afrique au début des années 1970. Ayant tenté sa chance au Libéria, elle s'y est mariée à un bureaucrate local appartenant à une tribu puissante et promis à une brillante carrière politique. Quelques années plus tard, elle a, en catastrophe, repris le chemin de l'Amérique, laissant là leurs trois enfants, fuyant la guerre civile qui enflammait le pays. Au moment où commence ce livre, Hannah quitte sa ferme "écologique" des Adirondacks, car ce passé sans épilogue la pousse à retourner en Afrique... Evocation passionnante d'une turbulente période de l'histoire des Etats-Unis comme du destin d'un pays méconnu, le Libéria, le roman de Russell Banks tire sa force exceptionnelle de la complexité de son héroïne, et d'un bouleversant affrontement entre histoire et fiction.

Malgré quelques longueurs, ce roman nous propose le destin passionnant d'une jeune privilégiée américaine qui s'égare dans la contestion révolutionnaire des sixties-seventies ; choix qui a une incidence profonde sur l'ensemble de son existence, jusqu'au tristement célèbre 11 septembre 2001. Plus que les errances et la quête de soi d'une femme perdue, c'est tout un pan de l'histoire américaine intimement liée à celle du Libéria qui nous est présenté.

Mêlant subtilement la fiction et la réalité, le roman m'a permis de découvrir avec effarement et dégoût le rôle majeur joué par les Etats-Unis dans la dérive de ce petit pays d'Afrique de l'Ouest. Ou quand des enjeux politiques, économiques, scientifiques, que sais-je encore, méprisent la vie d'hommes, de femmes, d'enfants, d'animaux... Rien de bien nouveau sous le soleil au final mais cela reste un choc - ce qui a le don de me rassurer sur le fait que je ne suis pas complètement blasée.

C'est au final une fresque historique puissante par le prisme d'une vie hors norme que nous livre Russell Banks. Et un regard plein d'humanité sur la barbarie à plusieurs échelles. On n'en sort résolument pas indemne.

Extraits :

Quand on garde autant de choses secrètes aussi longtemps que je l'ai fait, on finit par se les cacher aussi à soi-même.

...

En observant l'aspect et les gestes des bébés dont je m'occupais, la qualité de leurs regards et l'intensité de leur attention, j'ai été amenée à penser qu'il était dans leur nature de rêver même quand ils étaient éveillés. D'emblée, je me suis efforcée de m'introduire dans leur conscience, car il était évident qu'ils en avaient une, et, pour moi, le caractère particulier de cette conscience était ce que les aborigènes d'Australie ont désigné par "temps du rêve". Elle ne consiste pas chez eux à dériver ou à glisser de manière somnolente à travers la vie en étant toujours dans la lune ou ailleurs, comme nous le faisons, mais d'une qualité qui semble leur donner la  liberté de regarder chaque chose comme si personne ne l'avait encore jamais vue, comme si tout, une feuille aussi bien qu'une fourmi ou que l'oreille d'un homme, revêtait une importance à la fois effrayant et merveilleuse. Comme dans les rêves. Ou sans doute comme chez quelqu'un qui souffre de démence. Ces bébés chimpanzés ne semblaient pas avoir conscience du passé ou de l'avenir mais seulement du présent immédiat et rien ne pouvait les en distraire. Pour nous, c'est presque le contraire.

...

C'est là une chose dont on fait l'expérience à un certain âge. C'est ce qui est arrivé à mes parents. Ca arrive à tous ceux qui vivent assez longtemps. Et maintenant ça m'est arrivé à moi. C'est comme si tout le but de la vie d'un organisme - ou en tout cas ma vie - consistait à atteindre le point culminant de son potentiel avec pour seul objectif de revenir ensuite à son point de départ, à l'état de cellule unique. Comme si notre destin était de retomber dans le fleuve de la vie et de s'y dissoudre à la manière d'un sel. Et s'il y a une chose qui compte, c'est bien le retour et pas l'aller.

...

Mais c'est aux questions simples qu'on a le plus de mal à répondre. Elles semblent véhiculer cent interrogations préalables, toutes également en suspens et qui de toute façon ne peuvent sans doute plus désormais trouver de réponse. Il aurait fallu leur en donner une au moment même où elles ont été posées. Il se peut que l'intentionnalité soit la seule chose qui compte, mais qui connaît les véritables intentions d'une femme ? Qui sait ce qu'elle a véritablement désiré ? Ou ce qu'elle a aimé le plus ? Ou même ce qui a attiré et retenu son attention ?

...

"Les gens mangent mal, à présent, beaucoup plus mal que dans le passé. Ce système est mauvais, a-t-il déclaré. Mais on n'a rien pour le remplacer. Sauf le communisme ou le socialisme, appelle-le comme tu voudras. Et nous ne sommes pas idiots, on voit bien ce qui arrive quand on essaie ça. On voit ce qui est arrivé aux pays africains qui ont eu de grandes idées socialistes. Le diable qu'on connaît vaut mieux que le diable qu'on ne connaît pas. Les Etats-Unis, on connaît. L'Angleterre et les autres, on connaît aussi. Mais la Chine et la Russie, elles, on les connaît pas. Alors on vit avec le système qu'on a. En plus, le communisme et le socialisme, même si j'aime beaucoup certaines de ses idées, ça finit par être mauvais pour tout le monde. Au moins la capitalisme est bon pour quelques-uns d'entre nous, pas vrai ?"

...

L'idée même de révolution qui, à la fin de années 1960 et au début des années 1970, avait paru prête à s'incarner dans le monde, était devenue une image comique symbolisant la complaisance dans l'illusion.

22:19 Écrit par charlotte sapin dans Citation, Culture, Littérature américaine, Livre, Roman | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | | | Pin it!

Commentaires

J'ai lu ce roman il y a environ 5 ans. Il m'a profondément marqué: cela a été pour moi l'occasion de m'interroger sur l'engagement pour un cause et les implications que cela peut avoir dans notre vie personnelle... C'est cependant une lecture qui n'est pas simple!

Écrit par : Nymphette | 24/06/2012

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Oui sacré pavé qui nous fait réfléchir d'un point de personnel et historique sur de nombreux sujets !

Écrit par : charlotte à Nymphette | 25/06/2012

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