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Un long silence de Mikal Gilmore

un long silence.jpgEditions Sonatine - 611 pages

Présentation de l'éditeur : Gilmore, un nom entaché du sceau de la malédiction aux Etats-Unis. En 1976, le fils aîné, Gary, en prison pour meurtre, exige que l'Utah rétablisse la peine capitale. Cinq balles lui arrachent le coeur. Mikal, le cadet, veut comprendre. Il enquête sur sa famille, berceau de haine, violence et folie, enracinée chez les mormons, et en dévoile les secrets infâmes, comme une tentative pour exorciser le Mal. "Je n'avais au bout du compte jamais échappé à ma famille, je portais en fait sa ruine au plus profond de moi, depuis le tout début de ma vie."

Mikal Gilmore a obtenu le National Book Critics Circle Award pour ce livre et, après en avoir été journaliste, fut longtemps le rédacteur un chef du célèbre Rolling Stone Magazine. A première vue, cet homme a une vie remplie de succès. Ne vous y fiez pas.

Michael - selon l'état civil - a vécu un drame depuis le berceau. Dans ce livre, confession sans concession autant qu'enquête sur sa propre famille, Gilmore nous livre son histoire tragique qu'il a désespérément tentée d'enfouir en lui mais le rongeant inexorablement. C'est donc par l'encre qu'il tente d'exorciser les liens du sang et d'enrayer ce qui ressemble à une malédiction familiale.

Impossible de sortir intact de cette lecture. Au regard de cet héritage dévastateur, l'on ne peut que saluer la force incroyable de l'auteur d'avoir simplement réussi à avancer. Si l'on nous proposait une fiction du genre, l'on ne pourrait que penser que les scénaristes en ont trop fait. Et pourtant, tout n'est ici que sombre réalité. C'est cru, mais pas impudique. C'est violent, mais pas gratuit. Ce morceau d'intimité est un hymne à l'instinct de survie et nous fait découvrir toute une époque états-unienne et un pan de sa société : les Mormons.

Un autre éclairage sur la famille Gilmore et tout particulièrement son plus célèbre membre Gary, condamné à mort, est à découvrir en lisant Le chant du bourreau de Norman Mailer.

Âmes sensibles, s'abstenir.

Extraits :

Tous ces ragots avaient un effet sur elle. Dans la mesure où les rumeurs étaient une sorte de jugement, une façon de nier sa valeur et sa bonté, Bessie était profondément blessée et irritée par tous ces bavardages. Mais en surface, avec la fierté qui sied au paria, elle s'arrangeait pour montrer une autre image. Elle avait trop de dignité pour s'abandonner aux repentances et aux humiliations que ses parents et les autres attendaient d'elle. Tout ce qu'elle pouvait faire, c'était persévérer ; la fille rebelle qui s'enfonçait en territoire interdit.

...

"Tu as raison - je suis folle ! Suffisamment pour tuer. Vas-y, continue de m'accuser, essaie de me quitter. Tu verras ce que je ferai. Je suis assez folle pour attraper un couteau pointu et te trancher la gorge en pleine nuit pendant que tu dormiras, et je rigolerai pendant que ton sang coulera et que tu pousseras le dernier souffle de ta vie cruelle et abjecte."

Que ces menaces aient été sérieuses ou non, elle les proférait de manière convaincante. En de telles circonstances, elle était la chose la plus effrayante qu'il m'ait été donné de voir. Ses yeux étaient fixés sur mon père avec le genre d'aversion qu'on ne peut éprouver qu'après avoir été profondément trahi par la personne qu'on aime le plus. Et c'est à ces instants, quand je voyais l'expression menaçante de ma mère, que j'ai appris à craindre la colère. En particulier, j'ai appris à craindre la colère d'une femme blessée. Malheureusement, j'ai aussi appris à provoquer cette colère.

...

Le fait que ma mère n'ait pas quitté mon père n'est pas un cas unique. Il y a tout le temps, partout dans le monde, des gens qui restent dans des relations qui battent de l'aile. Les femmes restent avec des hommes qui les blessent émotionnellement et physiquement, et les hommes restent avec des femmes qui les blâment ou qui les excluent de leur vie. Parfois, vous restez parce que vous aimez l'autre et que vous ne pouvez pas imaginer de vivre sans revoir le visage de la personne aimée. Vous espérez peut-être que les choses vont s'arranger. Peut-être que l'amour vous rend aveugle - ou peut-être que vous ne savez pas qu'on se fout de vous. Mon frère Frank a un jour demandé à ma mère pourquoi elle avait encaissé toutes les raclées de mon père - surtout celles qui lui avaient valu de se retrouver affreusement enflée et couverte de bleus. "Bon sang, a-t-elle répondu, j'ai cherché tout ça. Je l'ouvrais trop et ton père me remettait à ma place. Je le méritais. C'est aussi simple que ça." Sa réponse - l'idée qu'elle pensait mériter ces horribles raclées - me met en colère et m'attriste, mais elle met aussi en lumière le fait que parfois nous acceptons une liaison malheureuse, et que nous ne nous imaginons pas en dehors de ce malheur. Il fait partie de notre identité. L'idée d'abandonner le malheur devient plus effrayante que la perspective de vivre avec? On risque de ne plus savoir qui on est si on quitte cette dynamique - on risque de devoir se reconstruire entièrement. Ou alors, on va devoir trouver quelqu'un d'autre avec qui reproduire les mêmes erreurs.

Je crois que ma mère aimait sincèrement mon père, et je crois que mon père aimait sincèrement ma mère. Un jour, au cours de leurs entretiens, Schiller a observé : "On dirait parfois que vous étiez en admiration devant votre mari.

- Et bien, je voyais bien qu'il avait de nombreux défauts et tout. Mais j'ai continué vous savez, jusqu'au dernier jour de sa vie, j'ai continué à ressentir ce petit pincement, ce petit battement de coeur, chaque fois que sa voiture apparaissait dans l'allée. La façon qu'il avait d'être assis derrière son volant, tout souriant et plein de confiance, ou la manière qu'il avait d'être assis à son bureau. Ca me faisait vraiment fondre.

- Comment était-il assis à son bureau ?

- Oh ! comme s'il était tellement concentré qu'il ne se souciait pas que vous soyez dans la même pièce. Et alors il se levait et il traversait la pièce pour aller chercher quelque chose et il tendait le bras pour vous tapoter sous le menton ou quelque chose. Pour que vous sachiez qu'il savait que vous étiez là, même s'il donnait l'impression d'être trop occupé pour s'en rendre compte."

...

Imaginez les bonds impossibles que votre coeur fait, les frontières qu'il doit franchir, quand vous discutez avec un homme de sa propre mort. (...) Mais comme quand vous essayez de convaincre une personne qui ne vous aime plus de vous aimer tout de même - parce que vous ne pouvez imaginer de poursuivre votre vie, de la vivre, sans la présence ou la chose que vous aimez le plus - à l'instant où vous proposez votre argument, essayant de convaincre l'autre de rester et de vous aimer de nouveau, vous savez que la cause est perdue, et que, en même temps, c'est une certaine vision de votre avenir qui est perdue.

Quand vous discutez avec quelqu'un qui est fermement décidé à mourir vous apercevez que si vous perdez la bataille, vous n'aurez plus jamais l'opportunité de parler avec elle, ce sera la dernière fois que vous verrez cette personne. (...) Et ce ne sera pas le cancer ou les actes cruels d'un autre qui vous la prendront ; ce sera l'abysse de sa propre âme et vous songerez avec effroi que s'abandonner à cet abysse et peut-être, après tout, le seul acte qui ait un sens.

...

Alors, ce qui n'était peut-être guère étonnant, j'ai sombré dans la dépression. J'étais là à travailler, ou à écouter de la musique, ou à lire un livre, quand une peur soudaine s'emparait de moi. J'allais m'allonger dans mon lit et je restais recroquevillé pendant des heures, attendant que l'obscurité se dissipe, attendant de respirer de nouveau normalement.

...

Je me réveille alors, avec une vive douleur me déchirant les entrailles. Et je m'aperçois que je pleure vraiment. Je reste couché là, à sangloter, et même si je sais qu'aucun enfant n'est mort, je ne peux m'empêcher de pleurer. Mon chagrin me semble réel, et j'ai l'impression que je ne peux pas vivre avec.

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