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« Mmmhhh, chocolaaaaaaat... Suchaaaaaaaard ! | Page d'accueil | Rural ! d'Etienne Davodeau »

19/03/2010

Le club des incorrigibles optimistes de Jean-Michel Guenassia

Editions Albin Michel - 761 pagesclub optimistes.jpg

Présentation de l'éditeur : Michel Marini avait douze ans en 1959. C'était l'époque du rock'n'roll et de la guerre d'Algérie. Lui, il était photographe amateur, lecteur compulsif et joueur de baby-foot au Balto de Denfert-Rochereau. Dans l'arrière-salle du bistrot, il a rencontré Igor, Léonid, Sacha, Imré et les autres. Ces hommes avaient passé le Rideau de Fer pour sauver leur peau. Ils avaient abandonné leurs amours, leur famille, trahi leurs idéaux et tout ce qu'ils étaient. Ils s'étaient retrouvés à Paris dans ce club d'échecs d'arrière-salle que fréquentaient aussi Kessel et Sartre. Et ils étaient liés par un terrible secret que Michel finirait par découvrir. Cette rencontre bouleversa définitivement la vie du jeune garçon. Parce qu'ils étaient tous d'incorrigibles optimistes. Portrait de génération, reconstitution minutieuse d'une époque, chronique douce-amère d'une adolescence : Jean-Michel Guenassia réussit un premier roman étonnant tant par l'ampleur du projet que par l'authenticité qui souffle sur ces pages.

Après avoir découvert le John Irving canadien, voici que le hasard heureux m'a menée sur les traces écrites de l'auteur français méritant la comparaison ô combien élogieuse dans mon échelle de valeur littéraire. Et c'est un premier roman ! C'est tout bonnement hallucinant quand on songe au nombre de personnages, tous aussi travaillés les uns que les autres et à la finesse de développement de ces vies qui sont toutes reliées, de près comme de pas très loin.

Le nombre de pages peut sembler effrayant ou tout du moins, pour les lecteurs n'ayant pas froid aux yeux, annonciateur de très probables longueurs. Il n'en est rien. Bien au contraire, l'on aurait souhaité qu'il y en ait plus. Pour ma part en tout cas puisque, si j'ai un regret à formuler, c'est celui de me poser des questions sur le devenir de certains personnages. Un oubli face à la profusion des sujets à traiter ou une volonté de laisser planer le mystère ? Quelle que soit l'explication, c'est à mon sens dommage.

Je ne peux que souhaiter de tout coeur que l'auteur débutant malgré ses soixante ans nous gratifiera d'un second livre aussi exceptionnel que celui-ci, qui a tout de même, excusez du peu, reçu le Goncourt des lycéens.

Extraits :

Et si, derrière ses échecs, il y avait autre chose d'admirable, chez ce petit homme, cette rage de forcer le destin avec son esprit, d'avancer envers et contre toute logique, de ne pas renoncer malgré la certitude de la défaite, d'assumer la contradiction d'une cause juste et d'un combat perdu d'avance, d'une lutte éternelle, toujours recommancée et sans solution. Impossible de rentrer dans le cietière où on piétine les tombes, escalade les monuments et renverse les stèles pour s'approcher plus près et voir le cercueil. On dirait l'inhumation d'une vedette de la chanson ou d'un saint. Ce n'est pas un homme qu'on porte en terre. C'est une vieille idée qu'on ensevelit avec lui. Rien ne changera et nous le savons. Il n'y aura pas de société meilleure. On l'accepte ou on ne l'accepte pas. Ici, on a un pied dans la tombe avec nos croyances et nos illusions disparues. Une foule comme une absolution pour l'expiation des fautes commises par idéal. Pour les victimes, ça ne change rien. Il n'y aura ni excuse, ni réparation, ni inhumation de première classe. Qu'y a-t-il de pire que de faire le mal quand on voulait faire le bien ? C'est une époque révolue qu'on porte en terre. Pas facile de vivre dans un univers sans espoir.

A cet instant, in ne règle plus de comptes. On ne fait pas de bilan. On est tous égaux et on a tous tort. Je ne suis pas venu pour le penseur. Je n'ai jamais compris sa philosophie, son théâtre est indigeste et ses romans, je les ai oubliés. Je suis venu pour de vieux souvenirs. La foule m'a rappelé qui il était. On ne peut pas pleurer un héros qui a soutenu les bourreaux. Je fais demi-tour. Je l'enterrerrai dans un coin de ma tête.

...

Longtemps, j'ai vécu dans l'ignorance la plus totale de l'histoire de ma famille. Tout était parfait ou presque dans le meilleur des mondes. On ne raconte pas aux enfants ce qui s'est passé avant eux. D'abord ils sont trop petits pour comprendre, ensuite ils sont trop grands pour écouter, puis ils n'ont plus le temps, après c'est trop tard. C'est le propre de la vie de famille. On vit côte à côte comme si on se connaissait mais on ignore tout les uns des autres. On espère des miracles de notre consanguinité : des harmonies impossibles, des confidences absolues, des fusions viscérales. On se contente du mensonge rassurant de notre parenté.

...

J'aimais Rimbaud pour sa vie fulgurante et Kafka pour sa vie discrète et anonyme. Comment réagir quand vous adorez Jules Verne, Maupassant, Dostoïevski, Flaubert, Simenon et une flopée d'autres qui se révélaient d'abominables salauds ? Devais-je les oublier, les ignorer et ne plus les lire ? Faire comme s'ils n'existaient pas alors que leurs romans n'attendaient que moi ? Comment pouvaient-ils avoir écrit des oeuvres exceptionnelles en étant des êtres aussi répugnants ? (...) L'avis de granp-père Enzo fut décisif. Un dimanche où nous traînions au Louvre, je lui fis part de mon trouble. Je venais de découvrir que Jules Verne était un anti-communard hystérique et un antisémite forcené. Il haussa les épaules et me montra les toiles qui nous environnaient. Que savais-je des peintres dont on admirait le travail ? Si je connaissais vraiment Botticelli, Le Greco, Ingres ou Degas, je devrais fermer les yeux pour ne plus voir leurs toiles. Devrais-je e boucher les oreilles pour en plus entendre la musique de la plupart des compositeurs de rock que j'aimais tant ? Je serais condamné à vivre dans un monde irréprochable où je mourrais d'ennui. Pour lui, et je ne pouvais le soupçonnais de complaisance, la question ne faisait pas débat, les oeuvres étaient toujours ce qu'il y avait de plus important. Je devais prendre les hommes pour ce qu'ils faisaient, pas pour ce qu'ils étaient. Comme je n'avais pas l'air convaincu, il me dit avec un petit sourire :

- Lire et aimer le roman d'un salaud n'est pas lui donner une quelconque absolution, partager ses convictions ou devenir son complice, c'est reconnaître son talent, pas sa moralité ou son idéal. Je n'ai pas envie de serrer la main d'Hergé mais j'aime Tintin. Et puis, es-tu toi-même irréprochable ?

...

Tu auras une idée du dégré de décrépitude dans lequel je suis tombé quand tu sauras que je passe mes journées et une partie de mes nuits à jouer à la belote avec trois mecs que je prenais pour des débiles mentaux il y a six mois et qui, aujourd'hui, sont mes meilleurs amis. J'ai décidé de tester sur eux les principes fondamentaux du saint-justisme. Après tout, si on doit se battre pour les opprimés, autant leur demander leur opinion et ce qu'ils veulent. Ca nous évitera de commettre à nouveau certaines fâcheuses erreurs. J'ai la chance d'avoir avec moi un échantillon idéal de prolos de la France profonde : le fils d'un agriculteur de l'Ardèche, un outilleur qui bosse dans une usine de mécanique à Saint-Etienne et un chauffeur routier du Havre. Niveau d'études : bac moins six. Leur conversation tourne autour des filles, du foot et des bagnoles. Leur principale préoccupation, c'est la bouffe. Le politique, ils s'en foutent. Raison de plus pour essayer de savoir ce qu'ils ont dans la tête.

(...) Ce sera une vraie révolution ou rien de tout. Il y aura beaucoup de morts et je ne sais pas si on est prêt à verser autant de sang aujourd'hui. Est-ce que ça en vaut la peine ? Certainement. Est-ce que le peuple sera avec nous ? J'en suis moins sûr. Asservi comme il l'est, il n'osera pas se révolter de peur de perdre les misérables avantages concédés par les bourgeoisie. Pourquoi se battre pour des esclaves qui lèchent la main de leur maître ? Pour dire vrai, je suis en panne sèche sur cette question. Jusqu'où doit-on aller pour faire le bonheur des hommes malgré eux ?

...

- Les maths, c'est compliqué. Ce n'est pas parce qu'on apprend qu'on comprend, et quand on ne comprend pas, on ne sait pas pourquoi. On m'a dit que je faisais un blocage psychologique.

- Rien que ça.

- Il paraît que je n'en suis pas responsable.

- C'est la faute de qui alors ?

Mon père nous avait rejoint dans la cuisine avec un pile d'assiettes. J'ai failli répondre que c'était un problème d'autorité. Il était préférable de la fermer. Pour ne pas entrer dans des explications interminables. Les deux causes de mon blocage mathématique me dévisageaient et attendaient ma réponse. J'ai haussé les épaules. C'est l'inconvénient de la psychanalyse, quand on connaît l'origine du problème, ça ne le résoud pas.

...

"... Nous étions brouillés, lui et moi. Une brouille n'est rien - dût-on ne jamais se revoir - tout juste une autre manière de vivre ensemble et sans se perdre de vue dans le monde étroit qui nous est donné. Cela ne m'empêchait pas de penser à lui, de sentir son regard sur la page du livre, sur le journal qu'il lisait et de me dire : Qu'en dit-il ? Qu'en dit-il en ce moment ?... Son humanisme têtu, étroit et pur, austère et sensuel, livrait un combat douteux contre les évènements massifs et difformes de ce temps. Mais inversement, par l'opiniâtreté des ses refus, il réaffirmait, au coeur de notre époque, contre les machiavéliens, contre le veau d'or du réalisme, l'existence du fait moral..."

...

- J'ai honte de ce que j'ai fait, disait-il parfois, plongé dans ses souvenirs.

- Qu'est-ce que tu as fait ?

Il relevait la tête, haussait les épaules.

- C'est fini. Tout le monde s'en fout.

...

Les grands romancier ont souvent remarqué que les femmes ont un besoin impérieux de certitudes? Une longue partie du roman consiste dans l'obtention de la promesse. Elles reviennent à la charge, elles insistent tant et tant, elles en font une affaire de vie ou de mort et les hommes finissent pas céder.

(...) Les grands romanciers ont constaté que, si les femmes obtiennes des hommes des serments absolus, la plupart du temps, les hommes sont parjures. Les uns et les autres ne leur accordent pas la même importance. Cette trahison occupe la deuxième partie des romans. Ceux qui se débrouillent bien ont de quoi faire un deuxième tome. Peut-être que la nouveauté dans le roman moderne, miroir de son époque, est d'avoir permis aux femmes de se renier elles aussi, de trahir comme un homme et de devenir solitaires.

...

Durant des années, j'ai travaillé comme un fou, sans compter mon temps, sans prendre de repos. Pour rien. Ce temps m'avait été donné et je l'ai perdu. Aujourd'hui, je lis, je dors, j'écoute les concerts à la radio; je flâne dans Paris; je bavarde avec les gens, je vais au cinéma, je fais la sieste, je nourris les chats du quartier et quand je n'ai plus un rond, je me faufile entre les mailles du filet ou je vais bosser. Le minimum vital. Je n'ai jamais été aussi heureux de ma vie. Le scandale, ce n'est pas l'exploitation, c'est notre connerie. Ces contraintes qu'on s'impose pour avoir le superflu et l'inutile. Le pire, c'est les pigeons qui triment pour des prunes. Le problème, ce n'est pas les patrons, c'est le fric qui nous rend esclaves. Le jour de la grande bifurcation, celui qui a eu raison, ce n'est pas le couillon qui est descendu de l'arbre pour devenir sapiens, c'est le singe qui a continué à cueillir les fruits en se grattant le ventre. Les hommes n'ont rien compris à l'évolution. Celui qui travaille est le roi des cons.

21:03 Écrit par charlotte sapin dans Citation, Culture, Littérature française, Livre, Première oeuvre, Roman | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | | Pin it!

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