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  • La saison des adieux de Karel Schoeman

    Editions 10/18 - 351 pagesla saison des adieux.jpg

    Quatrième de couv' : A la fin des années 70, l'Afrique du Sud est déchirée par l'intolérance et la répression. Adriaan, poète en langue afrikaans qui vit au Cap, est le témoin impuissant de l'effondrement de son pays. Les chars sillonnent la ville et le musée où il travaille, ultime symbole de l'humanisme contre la barbarie, ferme ses portes. Sans bien savoir pourquoi, et alors que ses amis s'exilent vers de meilleurs auspices, il fait le choix de rester sur cette terre qui l'a vu grandir. En proie au vertige, Adriaan invite à une réflexion sur la mémoire et la solitude. "Karel Schoeman est un écrivain de la pensée qui palpite. Au travers de dialogues tout en hésitations, en demi-mesures, en non-dits, il parvient à nous faire goûter le silence intérieur de ces gens pour qui la conversation est devenue monologue." Michèle Gazier, Télérama

    Première déception sur une recommandation de Lire. Ou tout du moins, un sentiment largement mitigé au sortir de cette laborieuse lecture. J'ai même cru un instant ne pas achever le tapuscrit. Mais une lectrice acharnée ne se refait pas. C'est donc pupilles traînantes que je me suis accrochée... et enfin libérée.

    J'ai probablement fait l'erreur de m'attendre à quelque chose de précis. Après une plongée au coeur du Zimbabwe dans La Plantation de Calixthe Beyala, j'ai pensé découvrir, à une frontière de là, une vision politico-historico-romancée de l'Afrique du Sud qui, au final, n'est apparu qu'en filigrane. L'apprentissage du pays ne se fait presque exclusivement qu'au travers d'interminables descriptions de lieux qui, malgré leur infinie poésie, n'ont pas rassasiées ma curiosité. Les introspections incessantes du protagoniste - blanc - m'ont semblées bien pâlichonnes au regard du contexte dans lequel elles prenaient vie.

    L'on peut penser, malgré l'engagement de l'auteur pour la cause des noirs de son pays, distingué par Nelson Mandela, que les origines occidentales ne permettent jamais une libération de la plume. Comme si la culpabilité empêchait de se confronter à la réalité et de parler ouvertement d'une Histoire aux conséquences pourtant indéniables.

    J'en retire malgré tout de magnifiques morceaux.

    Extraits :

    - Qu'est-ce que nous cherchons tous ? Tu crois que quelqu'un a la réponse ? La spontanéité, l'abandon, la confiance, je suppose - l'amour, la tendresse ; qui sait ? Peut-être un peu de compagnie, tout simplement. Mais dès que l'une de ces choses montre le bout de son nez, on sait que ce n'est pas non plus exactement ce que l'on imaginait, et on revient à la case départ.

    ...

    Il laissa tomber son livre sur ses genoux et se renversa en arrière, les yeux clos. Il était l'heure d'aller au lit, il y avait longtemps déjà qu'il aurait dû aller se coucher, il était beaucoup trop tard pour rester assis tout seul dans cette chambre solitaire au coeur de la ville silencieuse. Son imagination transforma en menaces le silence ambiant et le bouillonnement du sang dans ses oreilles, et l'ombre déformée sur le mur en mauvais présage. Il n'y avait pourtant rien, rien que lui, assis là, tout seul, lisant à cette heure tardive de la nuit ; rien ne s'était passé. La lumière crue de l'ampoule était muette.

    Il savait toutefois que, même s'il allait se coucher, il serait incapable de trouver le sommeil.

    ...

    Il sut que quelque chose était en train de se passer, de manière si profonde, si intuitive qu'il n'arrivait pas à l'exprimer par des mots. C'était comme des palpitations, monotones, irrégulières, si lointaines qu'elles en étaient inaudibles et presque impossibles à sentir, comme un battement de coeur hésitant entre la vie et la mort. Plus tard, elles s'amplifieraient et battraient de manière plus régulière, à son rythme - d'abord viendrait le rythme, ensuite seulement les mots ; mais pour le moment, il ne pouvait que rester là immobile, à attendre de se rendormir, sans pouvoir contrôler le processus qui s'était remis en route en lui. Il sut qu'il recommencerait à écrire ; d'abord le rythme, puis les mots, d'abord l'expérience, puis le rythme, puis les mots, et finalement il pourrait les coucher sur le papier, alors ce serait comme une sorte d'exorcisme, une libération. La seule chose qu'il fut capable de faire était d'attendre, immobile dans l'obscurité, et de garder les yeux fermés, rassuré par le battement faible de son pouls redevenu de nouveau perceptible.

    (...)

    Allongé dans l'obscurité, il regardait droit devant lui, désespérant de retrouver le sommeil ; la nuit pesait sur lui d'un poids de plus en plus lourd, et seul ce pouls monotone qui courait comme une fine veine à travers le silence et l'obscurité ambiante lui redonnait espoir. Il attendit, tout en sachant qu'il ne se rendormirait pas de sitôt, et compris que ce n'était plus ce battement irrégulier et rassurant qu'il écoutait, mais qu'il était en train d'essayer de toutes ses forces dde capter un son dans le grand silence environnant. Le hurlement des sirènes dans les rues, le cri soudain, le malheur ou la violence, étaient au moins manifestes. Lorsque tout est calme, tout, absolument tout est possible dans ce silence, n'importe quelle horreur peut prendre forme.

    ...

    Ca ne m'arrivera pas, pas à moi, pensaient-ils. L'homme en costume sombre avec sa mallette, arrêté dans une rafle en pleine rue, la femme à la valise violée dans le train, cette autre femme courant dans la rue parmi les ruines de la ville en flammes ; ces choses-là n'arrivent qu'aux autres, on lit ça dans les journaux. Pas à moi ! cria l'homme en s'abattant sur le sol comme un oiseau, visage ensanglanté, bras et jambes écartés. Pas à moi ! croyaient-ils tous dur comme fer ; et pourtant ça leur est arrivé à eux aussi, comme aux autres. Ce n'est que dans la douleur, avec difficulté, que nous apprîmes cette sagesse.

    ...

    - Je suppose qu'il arrive un moment où l'on est tellement prisonnier des circonstances que l'on a plus la liberté de prendre soi-même ses décisions, même si on les souhaite ; un moment où l'on comprend que la décision a déjà été prise il y a longtemps et qu'elle est irréversible, même si on ne s'en est pas rendu compte à l'époque.

    ...

    Les mots ne veulent plus rien dire, songea Adriaan avec lassitude. Ses pensées fluctuaient entre sa visite à Dekker, qui approchait, et les silhouettes tremblotantes qu'il venait de voir à l'écran ; des images, des expressions, des formules s'effondraient par pans entiers, réduites en poussière comme ces falaises friables à l'extrémité des continents. La terre ferme sur laquelle on pouvait, naguère encore, se tenir debour, s'ouvrait désormais en pleine mer ; les villages, sur le côté, étaient submergés par la marée, et plus rien, pas même le clocher d'une église, ne rappelait cet endroit. Il était devenu impossible, dans ce pays, de parler ; le souvenir de la vieille langue s'était pétrifié en hiéroglyphes incompréhensibles sur le papier dont les camelots enveloppaient leur marchandise. Plus aucune cloche ne résonnait sous les vagues.

    ...

    Il se renversa sur son siège, n'essayant même plus de prendre une part active à la conversation. Il était clair que tout ce qu'on attendait de lui, c'était l'écoute. Voilà ce qui arrive quand on vit seul, se dit-il, assis près de la lumière tamisée de la lampe, tout en observant son interlocuteur à travers la grande table qui les séparait : on se néglige, on mange salement et, pendant les longues journées passées à réfléchir, on accumule pensées et souvenirs. On a trop de temps pour observer, pour penser et pour se souvenir ; une fois le contact établi, le premier interlocuteur venu, du moins parmi les rares visiteurs admis à briser ce splendide isolement, devient le témoin, pour peu qu'il ne soit pas trop antipathique, de ce désir de communiquer, plus fort que toute considération d'hospitalité ou de politesse.

    ...

    - On pense qu'il n'y a que l'amour, dit Dekker lentement, une maison pour l'abriter, quatre murs pour le protéger de l'obscurité et du froid. Mais la maison n'est pas éternelle, l'argile s'effrite, le vent s'engouffre par les trous des pierres descellées. On s'imagine pouvoir se réfugier dans les bras de quelqu'un. A la rigueur, on s'endort dans les bras de l'autre, mais lorsqu'on se réveille, on est seul dans le noir. Alors on reste là, sans pouvoir se rendormir, et on se dit qu'on n'est pas complètement impuissant, qu'on peut toujours écrire, et le simple fait de savoir ça, en soi, est déjà une consolation. Alors on écrit, de moins on essaie, on couche les mots sur le papier et voilà, de nouveau c'est comme une libération, ou un exorcisme, bien que l'on ne comprenne jamais exactement comment cela s'est produit, bien que ce ne soit jamais exactement comme ça qu'on avait rêvé la chose. Pourtant on accepte, avec reconnaissance, et on continue. Mais ça non plus, ça ne dure pas ; pas plus que l'amour, que le travail, pas plus que les mots. Tout s'écroule, le vent finit par tout emporter.

    - Et après ? demanda Adriaan, voyant que Dekker s'était interrompu.

    Il haussa légèrement les épaules et sourit en lui-même.

    - Après, on est libre, dit-il simplement.

    ...

    - Il y a quelque chose qui est au-delà de l'amour, au-delà des mots, au-delà même de la création ; il m'a fallu attendre de vieillir pour apprendre cela. Quand on a parcouru un long chemin, qu'on est arrivé le plus loin possible, après avoir tout quitté, au moment où on pense qu'on ira pas plus loin - c'est là qu'on découvre que le voyage ne fait que débuter, et que la route ne va pas "plus loin" au sens où elle s'éloignerait de soi, mais qu'elle est en soi, à l'intérieur de soi. Alors on se laisse envelopper par le silence, on ne cherche plus rien, on existe simplement en soi-même et on éprouve une sorte de paix. Mais comme je disais, tout cela est au-delà des mots.

    ...

    Ceux qui avaient frappé autrui étaient frappés à leur tour, ceux qui avaient fait tomber autrui trébuchaient et tombaient à leur tour ; soudain nous comprîmes que ce sang sur nos mains était le nôtre et plus celui des autres. Les gens gisaient à terre dans la position qu'ils avaient en tombant, et nous, qui errions parmi les cadavres en hésitant afin de ramasser les vêtements épars, nous rendions compte avec surprise que cette veste était la nôtre, que ces chaussures étaient à notre pointure : pour la première fois, ces visages que nous voyions, tombés face contre terre, le nez dans la poussière, nous étaient familiers ; désormais, ces visages étaient les nôtres. De quel droit pensions-nous que nous serions les seuls à être épargnés ?

    Nous apprîmes l'humiliation, et nous apprîmes aussi à être humbles, à courber l'échine, à chercher parmi les cadavres, à nous traîner au-delà des barbelés des postes de contrôle, à attendre dans des files interminables dans les halls de gare et sur les quais ; enfin, du moins le croyons-nous. Laissez-nous espérer que nous avions appris à réfléchir, à comprendre, que nous avons appris la pitié et la compréhension, sans quoi nous n'aurions rien appris, et tout aurait été vain.

  • Le fabuleux destin des chaussures pour la rentrée

    Quand j'étais petite, les chaînes de magasin n'en étaient qu'à leurs prémices. De fait, la plupart des gens, comme ma maman-responsable en chef des dépenses pour la marmaille, accordaient encore davantage leur confiance aux petits commerces spécialisés de proximité. Pour la viande, on allait chez le boucher et chez le chausseur pour les souliers. Les prix étaient certes plus élevés, mais à l'époque - et je dis bien, à l'époque -, le caractère onéreux d'un produit était gage de qualité. Ma maman donc, d'un naturel méfiant et soucieuse de l'investissement judicieux des actifs gagnés à la sueur du front de mon père, conservait d'année en année sa fidélité pour les boutiques "homologuées".

    Ainsi, des temps de révolution complète de la Terre autour du Soleil durant, je me suis vue trouver chaussure à mon pied chez L'Enfant Roi, rue du Pont, Auxerre. Enfin, chaussure à mon pied, faut le dire vite. Car du fait de l'infinie politesse qui m'a été inculquée à laquelle s'est ajoutée pendant longtemps une extrême timidité, j'ai eu un mal fou à réaliser que non, il n'était pas irrévérencieux de ne pas aimer tel modèle présenté par la vendeuse et que le fait d'avouer que l'on flottait dans l'escarpin ou a contrario qu'on était trop serré dans le godillot n'était pas l'expression manifeste d'un enfant capricieux. L'investissement judicieux tant convoité par ma mère fut ainsi mis à mal en de nombreuses occasions.

    Et puis un jour, quand la génération de mes parents a réalisé que les Trente Glorieuses étaient bel et bien un passé révolu et que les bourses se sont aplaties durablement, les consommateurs ont commencé à faire jouer la concurrence et se sont risqués à poser le premier orteil dans les chaînes de magasin. Méfiants de prime abord, le rapport qualité-prix a été éprouvé, le choix de masse a été approuvé et last but not least, l'investissement judicieux est devenu réalité du fait d'un libre service ne mettant plus la pression d'un vendeur trop zélé sur les frêles épaules d'un enfant (trop) bien élevé.

    Et L'Enfant Roi, sous la porte, a mis la clé...

    Bref, tout ça pour dire que quelle que soit l'évolution des pratiques de consommation, une donnée est restée la même : écolier ou non, à la rentrée, tout le monde veut ses nouvelles chaussures. C'est un peu ce que l'on pourrait appeler la tradition de la rentrée en grande pompe (ou comment botter en touche les lecteurs peu perspicaces...).

    Et là, forcément, on pense à La Halle aux Chaussures pour équiper toute la famille à petit prix. Mais quand en plus d'être économe (fauché quoi...), on est malin et qu'on veut multiplier les avantages, on pense Cap sur la rentrée. En se connectant au site www.capsurlarentree.com préalablement à la vraie sortie en famille, non seulement vous pourrez découvrir les collections et gagner un temps fou en magasin dans lequel la tribu se fera un plaisir de s'éparpiller, mais également :

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    Ouais, des fois, on se dit que la rentrée, c'est le pied !

    Article sponsorisé

  • Eloïse de Kay Thompson

    1151239180.jpgEditions Gallimard - 109 pages

    Quatrième de couv' : Eloïse, c'est moi ! J'ai six ans et j'habite au Plaza, un grand hôtel de New York. Je suis une vraie calamité, paraît-il. C'est ce que dit le directeur de l'hôtel... Mais moi, je dis que dans la vie, on n'a pas le droit de s'ennuyer, et croyez-moi, on ne s'ennuie pas au Plaza : entre les promenades en ascenceur, les réceptions mondaines et les tempêtes dans la salle de bain, je suis si occupée que je me demander bien comment je peux arriver à tout faire...

    La plus célèbre des petites pestes a, aujourd'hui encore, incontestablement sa place dans les bibliothèques enfantines. Une frimousse à croquer, des personnages aux expressions désopilantes dont l'incontournable Nanny, le chien Mouflet et la tortue Fanchounette... Décidemment, les dessins exceptionnels d'Hillary Knight réhaussés de la plume de Kay Thomson ont su bâtir une légende pour le divertissement de tous... même si les plus grands riront un peu jaune en espérant que leur progéniture ne prenne pas modèle sur la petite héroïne.

    L'attachante tornade a d'ailleurs rencontré un tel succès que ses aventures ont été déclinées en quatre ou cinq tomes, dont deux adaptés pour la télévision. Pour la génération image malheureusement de plus en plus réfractaire à la lecture, l'option DVD est donc disponible.

  • La Plantation de Calixthe Beyala

    Editions Albin Michel - 414 pagesla plantation.jpg

    Quatrième de couv' : Le Zimbabwe était leur terre, leur domaine, leur paradis... Jusqu'au jour où le "Président élu démocratiquement à vie" décide d'exproprier ces derniers Blancs qui se croyaient les rois du monde, les réduisant à la lutte ou à l'exil. Blues a dix-huit ans. Ses cheveux d'or et son caractère farouche enflamment tous les désirs. Fille d'un grand propriétaire terrien, sûre de sa supériorité et de son éducation, elle a vécu sur un nuage de privilèges, aimée, choyée, courtisée. Mais sous sa peau blanche bat le coeur d'une femme née de cette terre d'Afrique qu'elle aime tant, et pour laquelle elle est prête à se battre et à mourir... Pour la première fois, un grand écrivain noir se met dans la peau des Blancs, des colonisateurs. Avec cette fresque tumultueuse et passionnée, Calixthe Beyala a réussi un véritable Autant en emporte le vent africain, peuplé d'êtres violents et chimériques, rusés et naïfs, Noirs et Blancs qui peinent à inventer ensemble une vie nouvelle.

    Après une laborieuse lecture de Bienvenue au club, Jonathan Coe m'a demontré via Testament à l'anglaise qu'il ne fallait jamais s'arrêter sur un échec. C'est donc riche de cette leçon que j'ai décidé de faire fi de ma déception post-Femme nue femme noire pour me lancer dans un nouveau roman de Calixthe Beyala. Après la lorgnette de l'histoire noire-américaine dans Love de Toni Morrison, je me suis donc envolée pour le Zimbabwe avant de continuer très prochainement ma triangulation avec Karel Schoeman (Afrique du Sud), Maryse Condé (Guadeloupe) et Emmanuel Dongala (Congo).

    Pour l'heure, l'Afrique australe. Plus qu'une histoire passionnante, c'est une véritable plongée dans un pays que je ne situais que vaguement sur la carte du continent africain. Du passé colonial à la dictature de Mugabe, ce roman nous présente les déchirures de l'ancienne Rhodésie du Sud sous un angle extrêment novateur puisque l'auteur, africaine, se place du côté de ces Blancs qui, descendants de l'Envahisseur, sont devenus les parias d'une nation qui les a vu naître et dont les habitants depuis la nuit des temps ne peuvent panser les blessures de l'Histoire, légitimement bien que maladroitement puisque de manière similaire et inversée.

    Une vision très cynique de l'évolution des rapports entre noirs et blancs où l'on voit que la haine attise la haine et que les aspirations les plus nobles ont simplement oubliés de prendre en considération la nature profonde de l'homme, quel qu'il soit : prédateur, vengeur, communautariste et autres qualificatifs non moins "glorieux".

    Du côté de ces naïfs à l'inextinguible espoir d'Amour universel, ce roman très réaliste m'a bouleversée au point de m'effrayer davantage, si cela est encore possible, sur l'avenir de l'Homme et de m'empêcher de partager les extraits à voix haute sans pathétiquement fondre en larmes.

    Dans quel monde vit-on ? Où va-t-on ? L'Homme a-t-il résolument, bien qu'inconsciemment, décidé de tout mettre en oeuvre pour éteindre son espèce, damnée, après avoir entrepris à grande échelle d'éradiquer des pans entiers de l'écosystème ?

    Extraits :

    - Je ne donnerai pas mon argent à un pauvre sous prétexte qu'il est pauvre, Ernest. Sais-tu pourquoi ? Il m'en demandera toujours plus jusqu'à ce que je sois ruinée. C'est essentiellement ça qui est à l'origine de la corruption dans ce pays d'ailleurs. Quand un membre d'une famille occupe un poste important, les autres le suçent jusqu'au sang, parce qu'ils veulent leur part. Et le petit possédant est obligé pour survivre de voler dans les caisses, jusqu'au jour où il est coincé et où on le jette à la rue. L'homme est un prédateur. C'est dans sa nature.

    ...

    "Est-ce cela, l'amour, cette chose dont les poètes, le théâtre, l'opéra exaltent les délices et les tourments et pour laquelle beaucoup d'amants sont prêts à mourir ? Cet extraordinaire frisson, puis plus rien ? Où est passée l'ivresse de ce matin ?"

    ...

    - Pourquoi veux-tu apprendre à lire et à écrire à ton âge ? lui demandait-on.

    - Parce que la vie est comme un serpent, disait-elle en posant une main fatiguée sur son dos. Elle a besoin de changer de peau.

    ...


    - Pourquoi ne me réponds-tu pas, Gandoma ? Tu sais ce que je crains le plus au monde ? C'est que chacun prenne ce qu'il y a de pire chez l'autre et perde le meilleur de lui-même. C'est ce qui se passe en ce moment, n'est-ce pas ? Les Noirs sont en train de devenir de mauvais Blancs.

    - J'ai trop de soucis pour penser à cela, Patron. Ce que je sais, c'est qu'un violeur peut avoir autant de générosité qu'un homme bon après avoir commis son crime. Il peut même être particulièrement bon et particulièrement heureux. C'est ce que je pense de votre père, Monsieur.

    - Tu as quand même des sentiments, n'est-ce pas, Gandoma ? Tu sais aimer et haïr, n'est-ce pas ? Par exemple moi. Je suis sûr que tu me détestes parce que je t'ai renvoyé.

    - Je ne suis pas fou, Monsieur.

    Cette réponse rendit Erwin perplexe. Il ne savait pas dans quel sens l'interpréter. Comme tous les Blancs ici, il savait les choses qu'il fallait savoir sur les Africains, c'est-à-dire l'essentiel. Il avait eu dans son enfance un camarade de jeux noir. Il s'était aperçu que les Noirs utilisaient un crypteur lorsqu'ils parlaient aux Blancs. C'était un don développé par les souffrances du passé, dont ils avaient fait un art dans le domaine de la communication. Ils accueillaient les propos des Occidentaux et y réagissaient avec une subtilité qui faisait croire aux Blancs qu'on était en famille, entre potes et complices. Mais même les "amitiés" que l'on pouvait développer avec des Noirs "évolués" n'étaient en fait qu'une allégeance susceptible du jour au lendemain de dégénérer en haines sournoises qui mijotaient depuis des lustres sur les braises de l'histoire : celles de l'esclavage et de la colonisation.

    ...

    Quelques Noirs qui veillaient à la sécurité des abonnés lui lancèrent :

    - Ne vous éloignez pas de l'enceinte, Mademoiselle.

    Puis, ils continuèrent à se jeter des blagues dans une rhétorique d'enfer.

    "Eux au moins éprouvent les mêmes haines pour les Blancs et savent pourquoi ils doivent les détester", se dit Blues en se laissant glisser sous un palmier. L'espace d'un instant, elle envia ses pauvres Noirs qui partageaint des souffrances communes. " Ah ! si j'avais été noire, tout aurait été plus simple, se dit-elle. Mais voilà, je ne suis pas noire. Je suis une fausse Blanche. Je ne comprends rien à cette politique de classes sociales, à cette hiérarchisation des individus et des races." Le sang lui battit dans les oreilles. Un léger vent souffla sur son visage. "Oubliez-moi, eut-elle envie de crier. Ne m'obligez pas à rentrer dans votre jeu. Embrassez qui vous voulez, la haine ou l'amour, la détestation ou la fraternité, mais laissez-moi hors de cette déraison humaine."

    ...

    - Mais, que fait ce Blanc avec eux ?

    - Tu ne connais pas Ernest Picadilli ? demanda Franck, surpris. C'est un révolutionnaire. Il veut aider les Noirs à récupérer leurs terres.

    - Papa m'a parlé de lui, répliqua Blues. Son comportement est illogique. Il est blanc après tout.

    - C'est le principe du yin et du yang, ma petite. Il faut bien que certains Blancs se sacrifient pour défendre les Noirs contre les Blancs, afin que des imbéciles pensent que, finalement, il existe une véritable fraternité entre les hommes.

    ...

    - Le peuple ? demanda Rosa, sceptique. Qu'est-ce que le peuple a à voir là-dedans ? Hier comme aujourd'hui, personne n'a jamais pensé au peuple, même pas vous, qui n'êtes en réalité qu'un paumé. On le manipule ! On le brandit comme un épouvantail ! On s'en sert, mais jamais pour son bien ! Les Français ont fait une révolution au nom du peuple : qu'en a-t-il tiré ? Les exploiteurs ont juste changé de vêtements.

    ...

    A regarder leurs fringues offertes par l'armée et leurs matériels à massacre neufs, on se serait cru dans un de ces pays du Nord, où l'on soigne gratuitement le cancer, où la machine à fric permet de laisser mourir les vieux dans des hospices et où les hommes crèvent de trop bouffer.

    ...

    - Qu'est-ce que cela vous fait d'arrêter des pauvres innocents ?

    - Il n'y a pas au monde d'innocents, monsieur Cornu. Il n'existe que des êtres dont on ignore les crimes.

    ...

    - C'est trop injuste ! cria John. Ils nous disent qu'ils ont besoin des terres pour les paysans. Jusqu'à présent seuls les proches du Président élu démocratiquement à vie ont bénéficié de ces mesures. Les paysans eux attendent toujours.

    - C'est du vol organisé, renchérit Alex. C'est scandaleux !

    - Oui, mais en dehors de nous, personne ne semble s'en plaindre, dit Blues.

    - Quelqu'un peut-il m'expliquer pourquoi les Noirs sont si apathiques ? demanda Alex. Ces gens-là semblent tout accepter : l'esclavage, l'apartheid, la colonisation, les dictatures, et j'en passe !

    ...

    C'était son amour pour Blues qui lui filait un mauvais coton. Il s'en remettait en question. Il ne voyait pas très bien par où il avait péché, sinon qu'il se doutait d'une minuscule erreur : il ne regardait les femmes que de l'extérieur. Il admirait leurs fesses calebassées, leurs reins à tournis, les flèches de leurs seins. Jamais il ne s'était aperçu qu'elles étaient une mer de contradiction, un univers entremêlé d'un troubillon d'étoiles qui font route vers des galaxies tourmentées par des vents terrifiants. Jamais il n'avait vu qu'elles étaient capables de déconstruire l'homme si elles le voulaient, parce qu'elles seules connaissaient les secrets de son enfantement.

  • Les douleurs de l'arc en fiel

    Vouloir mettre ses idées noires et ses bleus à l'âme au vert pour voir un peu plus la vie en rose.

    Mais faute de pièces jaunes, rester dans la grisaille parisienne...