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Jane Eyre de Charlotte Brontë

jane eyre.jpgEditions Pocket - 695 pages

Quatrième de couv' : "Sans s'arrêter sur aucun des autres objets, mes yeux se posèrent sur les plus lointains, sur les sommets bleutés. C'étaient eux que j'aspirais à dépasser ; tout ce qui était à l'intérieur de leur frontière de roc et de lande me faisait l'effet d'une cour de prison et d'une terre d'exil confinée."

Définitivement conquise par la littérature anglaise du XIXe siècle, je plonge irrémédiablement dans les grandes destinées de ces héroïnes courageuses quoique par trop puritaines. Il semble incroyable qu'une telle différence de contexte puisse pousser à une si grande identification, à pareille ressemblance des modes de pensée - hors dévotement naturellement. Le tout de ce verbe élégant et élitiste dont on ne se lasse pas.

Extraits :

Me blâmera qui voudra quand j'ajouterai que lorsque, de temps à autre, je faisais une promenade solitaire dans le parc, lorsque je descendais jusqu'à la grille, à travers laquelle j'envoyais mon regard se promener le long de la route ; lorsque, tandis qu'Adèle jouait avec sa bonne et que Mme Fairfax confestionnait des gelées dans resserre, je grimpais à l'étage supérieurs, je soulevais la trappe de la mansarde et, parvenue sur le toit, je portais mon regard au loin par-dessus le champ isolé et le coteau, le long de la ligne d'horizon indistincte... qu'alors j'aspirais à posséder un pouvoir de vision qui me permît de dépasser ces limites, qui pût atteindre le monde actif, les villes, ces régions pleines de vie dont j'avais entendu parler mais que je n'avais jamais vues ; qu'alors je regrettais de ne pas posséder plus d'expérience concrète, de ne pas avoir plus de relations avec mes semblables, de ne pas mieux connaître la diversité des caractères que je ne le pouvais avec ce qui était à ma portée. (...)

Qui me blâmera ? Bien des gens, sans doute, et l'on va me traiter d'éternelle mécontente. Je n'y pouvais rien ; cette agitation était dans ma nature ; elle me troublait parfois de façon douloureuse. En ce cas, je ne trouvais de soulagement qu'en arpentant sans fin le couloir de l'étage supérieur, protégée par le silence et la solitude de l'endroit, en permettant à mon imagination de poser les yeux sur toutes les visions lumineuses qui pouvaient surgir devant elle... et, certes, elles étaient nombreuses et brillantes ; en laissant mon coeur se soulever d'un moment d'exultation qui, s'il le rendait lourd à l'heure de l'épreuve, le gonflait de vie ; ou mieux encore, en ouvrant mon oreille intérieure à un récit qui ne s'achevait jamais... à un récit que créait et narrait sans cesse mon imagination, animé par tout ce que je désirais et ne trouvais pas dans mon existence actuelle en fait d'incidents, de vie, de chaleur, de sentiment.

Il est vain de prétendre que les humains doivent se satisfaire de la tranquillité ; il leur faut du mouvement ; et s'ils n'en trouvent pas, ils en créeront. Des millions d'individus sont condamnés à un destin plus immobile que le mien, mais ces millions sont en rébellion silencieuse contre leur sort. Nul ne sait combien de révoltes, en dehors des révoltes politiques, fermentent dans la masse des vivants qui peuplent la terre. Les femmes sont censées être très paisibles en général, mais les femmes ont tout autant de sensibilité que les hommes ; il leur faut des occasions d'exercer leurs facultés et un champ d'action tout comme à leurs frères ; elles souffrent de contraintes trop rigides, d'une stagnation trop complète, exactement comme en souffriraient des hommes ; et c'est par étroitesse d'esprit que leurs compagnons plus privilégiés décrètent qu'elles devraient se borner à faire des entremets et à tricoter des chaussettes, à jouer du piano ou à broder des sacs. Il est sot de les condamner ou de se moquer d'elles quand elles cherchent à faire ou à apprendre plus de choses que la coutume n'a déclarées nécessaires aux personnes de leur sexe.

...

Je m'attardai à la grille, je m'attardai sur la pelouse, je fis les cent pas sur le trottoir devant la maison, les volets de la porte vitrée étaient clos ; je ne voyais rien à l'intérieur ; d'ailleurs j'avais le regard aussi bien que la pensée détachés de la ténébreuse demeure, qui m'apparaissait comme une carcasse grisâtre pleine de cellules obscures, et attirés par le ciel qui se déployait devant mes yeux, comme une mer bleue exempte de la souillure du moindre nuage ; la lune y montait d'une démarche solennelle et son globe paraissait tourné vers la hauteur à mesure qu'elle laissait de plus en plus loin au-dessous d'elle le sommet des collines, d'où elle venait d'émerger, et qu'elle aspirait à atteindre le zénith, sombre comme la nuit dans son insondable profondeur et son incommensurable éloignement ; quant aux étoiles tremblantes qui l'escortaient dans sa course, leur vue me rendait le coeur tremblant et m'enflammait les veines. Il faut peu de choses pour nous faire redescendre sur terre ; l'horloge sonna dans le vestibule ; cela suffit.

...

- (...) Quand le destin m'a meurtri, je n'ai pas eu la sagesse de garder mon sang-froid ; je me suis révolté ; puis j'ai dégénéré. A présent, quand n'importe quel imbécile vicieux suscite mon dégoût par sa vulgaire débauche, je ne puis me flatter de lui être supérieur : je suis forcé de reconnaître que nous sommes sur le même plan. Je regrette de n'être pas resté ferme... Dieu sais que je le regrette ! Redoutez le remords quand vous serrez tentée de vous égarer, mademoiselle Eyre : le remords empoisonne la vie.

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