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Les confessions de Nat Turner de William Styron

7f246deff589c0c4d8baa2b37dabef4f.jpgEditions Gallimard - 529 pages

Quatrième de couv' : S'inspirant de la révolte d'un groupe d'esclaves noirs qui, sous la conduite de Nat Turner, avait, en août 1831, jeté la terreur parmi les Blancs, dans une région écartée du sud-est de la Virginie, William Styron, dans Les confessions de Nat Turner, fait oeuvre à la fois d'historien, de sociologue, de peintre de moeurs et de psychologue, sans jamais oublier qu'il est avant tout romancier. Cela l'amène à prendre certaines libertés avec les faits, mais lui permet de brosser un tableau coloré de la vie dans les plantations du sud des Etats-Unis avant la guerre de Sécession et de nous présenter une analyse aigüe d'un dangereux illuminé, mystique sanguinaire et obsédé sexuel. Seul l'auteur du Choix de Sophie pouvait raconter cette histoire violente et perverse.

Ce livre magnifique nous présente une histoire dure qui nous rappelle - au-delà des inepties de personnages tels que cet étudiant congolais, Bienvenu Mbutu Mondondo, qui souhaite faire interdire Tintin au Congo pour cause de racisme... mais surtout de publicité et de profit potentiel à ressasser inlassablement le passé plutôt que de se consacrer à l'avenir - que l'atrocité de l'homme peut n'avoir pas de limites et qu'il est bien trop facile pour certains de tourner la tête désormais que pillages et abus ont été plus que largement consommés. C'est d'ailleurs cette horreur subie, cette annihilation forcée de la personnalité de chacun de ses frères esclaves qui rendent le sombre personnage de Nat Turner malgré tout attachant et sa folie vengeresse, si ce n'est légitime, du moins intelligible.

Extraits :

De même, c'est Hark qui avait trouvé une expression pour définir une sorte de sensation - un sentiment intime impossible à exprimer par des mots - que tout nègre ressent lorsque, dès l'âge de douze ou dix ans ou moins encore, il prend conscience qu'il n'est qu'une marchandise, une denrée, aux yeux de tous les Blancs dénués de caractère, de sens moral ou d'âme. Hark appelait cela "se sentir cul-noir", et je ne connais pas de meilleure façon d'exprimer ce sentiment de torpeur et d'effroi qui se cache au fond du coeur de tous les nègres. "N'importe qui, Nat, que ça soit les bons ou les mauvais, même not' maître, Mr. Joe, tous les Blancs, ça vous fait sentir cul-noir. J'ai jamais vu un Blanc me sourire sans que je me sois senti deux fois plus cul-noir qu'avant. Comment que ça se fait, Nat ? Imagine un Blanc qui te traite bien, tu devrais te sentir cul-blanc. Eh ben, non ! Que ce soit le jeune maître ou le vieux maître qui me parle gentiment, j'me sens cul-noir de bout en bout. J'm'imagine que, quand j'arriverai au ciel, comme tu dis que je le ferai, le bon Dieu lui-même le fera sentir cul-noir, le pauv' vieux Hark, debout devant son trône doré. Il est là, lui, blanc comme neige, et il me parle tout ce qu'il y a de plus gentil, et moi j'me sens comme un ange cul-noir. Parce que ça ne ratera pas, j'sais déjà ce qu'il s'apprête à me dire. Sûr et certain, sûr et certain, j'peux déjà l'entendre crier : "Hark, hé mon gars ! Cette salle du trône, elle a besoin d'un sérieux coup de fion. Hop, gredin de cul-noir ! Hop, va-t'en me quérir la serpillière et le balai !""

...

Une haine de l'homme blanc aiguisée à l'extrême est naturellement une émotion que les Noirs ressentent sans la moindre difficulté. Pourtant, à dire vrai, on ne trouverait pas cette haine dans l'âme de tous les nègres : elle dépend de trop de modes de vie, mystérieux et cachés, de trop de hasards, pour fleurir abondamment partout. La véritable haine dont je parle - une haine si pure, si inexorable qu'aucune sympathie, aucune chaleur humaine, aucune lueur de compassion ne peuvent en écorner, en rayer la surface de roc - n'est pas commune à tous les nègres. Comme une fleur de granit au feuillage cruel, elle sort, quand elle le fait, d'une frêle petite graine jetée sur un sol incertain. Beaucoup de conditions sont nécessaires pour que cette haine se développe complètement, pour que grandisse sa malveillante croissance, mais la plus importante de toutes est que le Noir, à une certaine époque, ait vécu dans une intimité plus ou moins grande avec l'homme blanc. Qu'il connaisse l'objet de sa haine et qu'il connaisse toute la fausseté du Blanc, sa duplicité, sa cupidité et sa dépravation sans bornes.

Car s'il ne connaît pas l'homme blanc de très près, s'il n'a pas eu à se plier à ses bontés futiles et arrogantes, s'il n'a pas respiré l'odeur de ses draps de lit, de ses caleçons sales, de l'intérieur de ses lieux d'aisance, s'il n'a pas senti l'attouchement fortuit et pourtant insolents des doigts de ses femmes sur la chair noire de son bras, s'il ne l'a pas vu au repos ou en train de se divertir ou de prier hypocritement ou de s'adonner abominablement à la boisson ou de se livrer derrières les meules de foin à des accouplements charnels et adultères - s'il n'a pas connu toutes ces vérités intimes et familières, j'affirme qu'un Noir ne peut que feindre la haine. C'est haine n'est qu'une abstraction, une illusion. (...) Je priai un instant avec une contrition passionnée : c'était une prière de l'âme et je sentis que le Seigneur m'avait compris et m'avait accordé son pardon pour cette défaillance. Mais néanmoins, l'intensité de ma passion me troubla grandement et, pendant tout le reste de la matinée, je fouillai dans ma Bible, espérant y découvrir la clé de cette puissante émotion et la raison des sauvages pensées qui m'avaient assailli quand la femme s'effondra, si pathétiquement noyée dans sa sympathie. Mais la Bible ne me donna pas de réponse et je me rappelle que, plus tard, ce jour-là, quand Moore vint me chercher au marché pour me ramener à la ferme dans la charrette entre les champs d'été jaunâtres et desséchés, j'étais plein de sombres sentiments que je n'arrivais pas à chasser, profondément troublé par le fait que ce n'était pas les insultes, le mépris ni même l'indifférence d'une personne blanche qui pouvaient allumer en moi cette haine meurtrière, mais sa pitié, peut-être même le plus tendre élan de sa charité.

...

Au cours des nombreuses semaines qui suivirent cette nuit-là, je me suis plus d'une fois demandé ce qui avait bien pu se passer dans les sens assoupis de Travis quand, avec une telle violence et une si brutale soudaineté, nous apparûmes devant lui et lui montrâmes clairement ces intentions que, même lui, maître indulgent et tolérant, devait avoir considérées comme un cauchemar possible, mais que, depuis longtemps, il avait chassées de son esprit comme on chasse toute idée d'un désastre lointain et impensable. Car certainement, dans les heures d'insomnie, comme tous les hommes blancs, il avait dû de temps à autre, se retourner dans son lit avec un gémissement de malade en songeant à ces dociles créatures, toujours portées à rire là-bas à la lisière du bois, se demandant dans un éclair de folle et terrible illumination ce qui pourrait bien arriver si - si, comme de gentils animaux familiers devenus subitement des bêtes déchaînées, ils décidaient de venir l'exterminer et avec lui, les siens, ce qu'il avait de meilleur, de plus cher. Si, par quelque tour de passe-passe, ces grands nigauds comiques, connus pour leur dévotion enfantine - si attendrissante de même que leur astuce dans leurs fautes et leurs manquements - mais qui n'avaient jamais eu la réputation d'être doués de masculinité, de volonté ou d'audace, se transformaient brusquement, en une nuit, en quelque chose de différent, en assassins implacables, disons, en chiens enragés, en bourreaux vengeurs - qu'arriverait-il alors à cette frêle et pauvre chair ? Sûrement, à certains moments de sa vie, Travis, comme tous les autres Blancs, avait dû être lanciné par des visions aussi troublantes qui le faisaient frémir d'angoisse dans son lit - car n'était-il pas vrai qu'un tel cataclysme ne s'était jamais produit ? N'était-ce pas un fait connu du plus humble fermier, squatter et vagabond, qu'il y avait quelque chose de stupidement inepte chez ces gens-là, quelque chose d'abject, de paresseux, d'émasculé, qui les empêcherait toujours d'accomplir des actes aussi dangereux, aussi audacieux, aussi intrépides, ce même quelque chose qui, depuis deux siècles et même davantage, les avait maintenus docilement en esclavage ? Certainement, Travis mettait toute sa confiance dans l'histoire, déduisant avec les autres Blancs que, puisque ces gens, à en croire les plus anciennes annales du pays, ne s'étaient jamais soulevés, ils ne se soulèveraient jamais et, dans cette confiance - solide comme le roc et aussi inflexible que la confiance du banquier dans le dollar - il lui était possible de dormir du sommeil de l'innocence, à l'abri de toute inquiétude. Aussi, ne fut-ce sans doute que l'incrédulité qui envahit son esprit à demi éveillé, et non le souvenir de frayeurs anciennes, lorsqu'il se redressa d'un bond dans son lit, près de Miss Sarah, jeta sur ma cognée un regard perplexe et dit : -"Qu'est-ce que vous venez tous faire ici ?"

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